À Calais, un ftour solidaire rassemble réfugiés et bénévoles au-delà des religions
On croirait presque une ambiance de récréation dans la cour des locaux de l’accueil de jour du Secours catholique de Calais. On joue au ballon par petits groupes, au baby-foot. On rit, on s’invective, on chemine en bandes. Ils sont plusieurs centaines d’exilés, hommes, femmes et enfants, à fréquenter régulièrement l’endroit. Si d’habitude tous s’en vont à la fermeture en fin d’après-midi, ce soir, les portes resteront ouvertes quelques heures de plus. À l’occasion du mois de Ramadan, l’ONG Dignité Internationall’ONG Dignité International, en collaboration avec le lieu, a tenu à organiser mercredi 4 mars un repas de rupture du jeûne ouvert à tous.
Pour Djilali Benaboura, directeur des missions sociales France de Dignité, ce projet s’inscrit dans une volonté de l’ONG, forte d’un rayonnement dans plus de 20 pays, d’intervenir à échelle locale. « En France, on est sensibles aux causes humanitaires internationales, mais la pauvreté est aussi chez nous : le mal-logement, la précarité des retraités, des étudiants, la solitude des personnes âgées… »
Il développe. « Toutes ces questions ont conduit à l’ouverture de notre antenne France pour mener des actions locales. Certains de nos donateurs nous on dit “C’est bien d’aller aider à l’étranger, mais il faut aider ici aussi !” Alors nous avons commencé avec un projet avec des sans-domiciles-fixes, et aujourd’hui ce repas avec les exilés. »
Ouahib Abassi, fondateur de l’association Dignité internationale @RamdanBezine
À Calais, la situation empire
« Les réfugiés de Calais n’ont rien », déplore Djilali. « Et cette notion de dignité qui fait le nom de notre organisation passe aussi par un repas chaud et un moment de fraternité. C’est pour ça que c’était important pour nous d’agir aussi avec eux. » Leur situation particulièrement dramatique, à l’intersection du mal-logement et de précarités financière, alimentaire, administrative et sociale, dure selon lui depuis trop longtemps. « Ça fait plusieurs décennies que les réfugiés passent par Calais. On a beau mettre des grilles, tout barricader, on n’a jamais résolu cette question », regrette-t-il.
Antoine Guittin coordonne l’action des bénévoles à l’accueil de jour du Secours catholique depuis cinq ans. Pour lui, le constat est le même : la situation dure, et empire, même. « On est sur un continuum de toujours plus de sécurisation, de militarisation de la frontière et d’hostilité envers la présence des exilés. Les politiques publiques vont indéfiniment dans le sens de la dissuasion et de la répression, en pensant que les mêmes causes vont produire des résultats différents », dénonce-t-il. « Mais c’est précisément la même chose qui se passe, et qui se passera toujours. On n’empêchera jamais les personnes de migrer. »
Amer, il énumère les idées des pouvoirs publics, toujours plus créatives, pour rendre plus difficile la vie des exilés : interdiction de distributions d’aide dans certains endroits matérialisée par le dépôt de rochers, expulsion quasi-quotidienne des lieux de vie, confiscation des affaires personnelles, saccage des cuves d’eau potable par la police ou les voisins… Dernière en date, la proposition d’un candidat RN aux municipales d’exclure de la gratuité des transports en commun les « migrants qui sont présents illégalement sur notre territoire et saturent notre réseau », dixit son programme. « De la ségrégation, tout simplement », lâche Antoine.
Plus de 90 personnes sont mortes en 2024 en traversant cette frontière. Ils et elles avaient toutes des rêves, des trajectoires, des envies, des personnalités…
L’atmosphère dans la ville est pesante. « Il y a beaucoup de Calaisiens solidaires qui soutiennent les exilés. Mais il y en a aussi énormément qui se laissent contaminer par les discours de haine, alors que pour la plupart des habitants, les interactions avec les personnes en exil sont très rares », avise-t-il. « Les réfugiés traversent la ville comme des ombres, et sont tellement relégués en périphérie que leur présence pour certains Calaisiens se résume aux discours politiques qu’ils entendent, souvent très diffamatoires… Tout ça entraîne un climat ambiant qui parfois tourne au racisme. »
Une situation qui pèse autant sur la population que sur les exilés. « Vivre est un challenge permanent pour eux. Et ça ne fait que les précipiter encore plus vite dans les bras de réseaux de passeurs aux pratiques plus compliquées pour éviter des couches de répression supplémentaires. » Les candidats à la traversée vers le Royaume-Uni prennent alors plus de risques, jusqu’à en perdre la vie. « Plus de 90 personnes sont mortes en 2024 en traversant cette frontière. Ils et elles avaient toutes des rêves, des trajectoires, des envies, des personnalités… Il faut le rappeler. »
Aider tout le monde, au-delà des religions
Des moments comme ce repas revêtent alors une importance capitale. « C’est symboliquement fort car au même moment, tout le monde partage cette rupture du jeûne, peu importent les confessions et les cultures », précise Antoine. Le planning du lieu en atteste : dans les mois à venir est prévue la célébration de fêtes de différentes religions. Dans une salle de prière aménagée au fond du réfectoire s’empilent le Coran et l’Évangile.
« Parmi les bénévoles du Secours catholique, nous ne sommes pas tous chrétiens, ni même croyants. Mais on est une association qui, comme son nom l’indique, n’est pas éloignée du fait religieux. On sait ce qu’est la foi, les rites et leur importance », développe-t-il. « Certains de nos bénéficiaires musulmans jeûnent tous les jours, avec les difficultés que ça implique dans leur situation. Alors ça nous paraît naturel de célébrer le mois de Ramadan avec eux », sourit-il.
Pour Djilali Benaboura, même son de cloche. Les missions de Dignité International dépassent les préoccupations purement confessionnelles. Si, contexte géopolitique oblige, nombre de leurs missions internationales s’inscrivent à destination de population à majorité musulmane, l’aide apportée est garantie à quiconque en a besoin, au-delà de considérations religieuses. « On veut servir tous ceux qui en ont besoin. Les dispositifs que l’on met en place sont ouverts à tous, et on a malheureusement beaucoup de choses à faire car les urgences sociales touchent tout le monde », clarifie-t-il. « Nous nous positionnons entièrement comme acteurs au service du paysage social français. »
Bénévoles, exilés, une aide mutuelle
Quelques minutes avant la rupture du jeûne, ça fourmille autour des tables du grand réfectoire. Les bénévoles se croisent dans tous les sens pour veiller à ce que chacun puisse trouver de quoi se restaurer. Des odeurs de gingembre et de cumin émanent des cuisines où une équipe de réfugiés afghans s’affaire autour d’énormes marmites fumantes, dont le contenu sera débité en barquettes par des bénévoles des deux associations réunies.
« On prépare une recette de poulet à l’afghane et du riz pilaf typique de chez nous, le Qabili Pulaw », explique Nassim Miakhiel, un des commis. « Qabili veut dire “talentueux”, parce qu’il faut vraiment du talent pour le préparer », rit-il. Lui et ses collègues sont en France depuis près de quatre ans maintenant. « Je travaillais pour le gouvernement quand les Talibans ont pris le pouvoir le 15 août 2021, le jour le plus noir de l’histoire de l’Afghanistan », se souvient-il. « Je n’avais pas d’autre choix que de partir. Et quand je suis arrivé en France, le Secours catholique a été d’une grande aide. Pour moi, c’est normal d’aider en retour. »
Mariam Guerey s’affaire non loin d’eux. « Moi, je ne fais rien, je me contente de motiver les gens, ils ne m’aiment pas d’ailleurs, parce que je les fatigue », lance-t-elle dans un rire. Son aura maternelle trahit son humilité. Cette salariée du Secours catholique ne s’est pas arrêtée une minute de toute la journée. « C’est beaucoup de travail. On ne peut pas faire ça tous les jours, c’est une petite goutte d’eau, mais de les voir manger un repas chaud à table comme tout le monde, ça donne de l’espoir. »
À Calais, les cuisiniers Afghans se restaurent après avoir préparé le repas @RamdanBezine
Pendant le mois de Ramadan, ils mangent par terre, des repas froids, quand ils ont de la chance
Elle aussi partage un constat amer sur la situation des exilés à Calais. « Ici, on est le seul accueil de jour de la ville. Ils sont dehors toute l’année. Pendant le mois de Ramadan, ils mangent par terre, des repas froids, quand ils ont de la chance. Ils sont invisibles. En France, même les chiens, on ne les laisse pas dehors comme ça », se désole-t-elle, visiblement émue.
« Ils m’apportent plus que je ne leur apporte », confie-t-elle. « Leur force est remarquable. La femme qui a cuisiné la soupe est une Syrienne qui veut partir par bateau avec sa fille en situation de handicap. Les cuisiniers sont des Afghans qu’on a aidés pour les papiers à leur arrivée, et qui viennent à leur tour nous aider. De nombreux Calaisiens viennent nous donner un coup de main, des femmes de la mosquée sont venues cuisiner, aussi. C’est beau de voir ça. »
Musulmane, employée depuis 20 ans dans l’association, elle se réjouit de cette richesse qui y règne au-delà des confessions. « On est là parce qu’on aime l’autre. » Un exilé qui passe l’apostrophe spontanément en arabe. « Tu es à la fois ma sœur et ma mère », lui glisse-t-il, avant qu’ils ne fondent dans les bras l’un de l’autre, en larmes.
Une parenthèse de répit dans un parcours difficile
À 18h42 sonne l’heure du dîner. Le réfectoire devient une joyeuse cantine à l’ambiance calme et bon enfant. On se rassemble par affinités. L’écrasante majorité des exilés n’a pas 25 ans. Parmi eux, nombreux n’ont même pas atteint l’âge adulte. Mais pendant un court moment, ils peuvent s’offrir le luxe de n’être que des amis qui partagent un repas. Si certains rient et profitent de l’instant, d’autres restent sur la réserve, visages fermés. Les traumatismes du parcours migratoire et du quotidien dans la rue sont réels.
Rares sont les exilés enclins à raconter leur histoire. Ceux qui acceptent une photo se comptent sur les doigts de la main. Parmi eux, Mohammad*, jeune Soudanais de 24 ans, a quitté son pays pour fuir la guerre. En France depuis un mois seulement, il partage son périple aussi tragique que commun parmi les exilés. « J’ai réussi à m’échapper du Soudan après avoir été kidnappé contre rançon », se souvient-il. « Je me suis retrouvé en Libye où c’était encore pire, si vous ne payez pas vous devenez leur esclave. J’ai réussi à partir pour l’Italie, et j’ai atterri en France. C’est compliqué ici aussi. »
Il m’arrive de ne pas manger pendant deux jours d’affilée. Je dors dans des parkings, dans la forêt…
Son quotidien est partagé entre recherche de nourriture et d’un abri pour la nuit. « Il m’arrive de ne pas manger pendant deux jours d’affilée. Je dors dans des parkings, dans la forêt… Et lorsque je suis trop loin, je ne peux pas venir ici pour manger. D’autres associations distribuent des repas, mais pas tous les jours. » À ses côtés, Emad* reste silencieux. Ces difficultés, il les connaît par cœur. Ce jeune Égyptien de 16 ans – on lui en donnerait 13 – a quitté seul son pays pour essayer de rejoindre le Royaume-Uni. Il pose pour une photo en souriant, pouce levé. Ses yeux trahissent sa fatigue. « Ne la poste pas, ok ? », fait-il promettre.
Très vite, la salle se vide. Plus de 600 repas ont été servis. « La plupart des personnes qui sont venues rompre le jeûne ici vivent dehors. Le dernier bus qui peut les emmener au seul campement où ils peuvent dormir tranquille part à vingt heures, donc ils doivent absolument partir avant », explique Antoine Guittin.
« Ce qui rend ce moment à la fois appréciable et très court. On doit composer avec toutes les contraintes de leurs vies, et elles sont nombreuses, malheureusement. » Aux alentours de vingt heures, quelques bénévoles, locaux ou réfugiés, nettoient la salle en musique. La plupart des bénéficiaires sont partis retrouver leurs abris de fortune pour une nouvelle nuit dehors, sans aucune certitude pour le lendemain. Mais ils auront trouvé, au moins pour un soir, du secours et de la dignité.
Ramdan Bezine
*Les prénoms ont été modifiés.