Frontière Maroc-Algérie : jusqu’à ce que les politiques nous séparent…

Bondy 2025-08-06 View source

« On prie chaque jour pour la réouverture de la frontière, afin de rendre visite à nos proches, comme à l’époque », explique Karim Hejba, un agriculteur marocain. L’homme se tient debout devant un muret, vêtu d’un t-shirt vert et de jumelles autour du cou. Comme nombre de Marocains  et  d’Algériens, Karim vient aux abords de la frontière  régulièrement pour apercevoir ses proches. Depuis 1994, la frontière entre les deux pays est infranchissable sans visa.  En cause, des tensions successives et multiples entre les deux pays. Une situation qui affecte ceux dont les racines ignorent les frontières terrestres.

Cette bande de terre est un des lieux les plus marquants de mon enfance, cette route relie les villes de mes parents, de la région de Nador à celle d’Oujda. Plus jeune, j’étais intriguée par ces personnes scotchées au téléphone, qui saluaient leurs interlocuteurs par delà la frontière.

Cela fait d’ailleurs des années que je n’ai pas vu mon père, qui, lui, réside au Maroc. Pour immortaliser nos retrouvailles, j’ai proposé à « Ba » de nous emmener, vers el houdoud (la frontière) où d’autres familles se retrouvent mais restent séparées par un profond fossé et des barbelés.

Deux peuples, une histoire et une culture commune

Dans la douceur de l’été naissant, nous arrivons par les gorges du Kiss. Côté marocain comme algérien, à Marsa Ben M’Hidi, quelques voitures sont stationnées sur le bas-côté de la route. Les montagnes du Maroc et d’Algérie se font face et le flottement des drapeaux ressemble à deux proches se saluant au loin.

Aux drapeaux marocains et algériens s’ajoute celui de la Palestine, censé rappeler à la fois le soutien au peuple palestinien ainsi que la lutte pour la décolonisation vécue par ces populations. Mehdistorien, professeur d’histoire et créateur de contenu, nous rappelle que le Maroc a connu son indépendance en 1956 durant la guerre d’Algérie. À l’époque, nombreux sont les Marocains, spécialement dans cette région, qui ont rejoint le Front de Libération Nationale (FLN), comme ce fut le cas de mon grand-père.

Mais c’est aussi un lieu où la culture et l’amour sont les seules choses qui ont réussi à traverser la frontière, créant ainsi une ambiance de retrouvaille joyeuse. Sur  place, nous sommes très vite rejoints par une troupe de Aarfa qui, au rythme de leur musique, font se mouvoir les épaules des visiteurs. C’est d’ailleurs un art que partagent les deux pays.

Loin des yeux, près du cœur

Au loin, j’aperçois un autre Karim, cadre de santé en France, téléphone à la main, scrutant l’horizon. « Là-bas se trouve mon amie de longue date », m’explique-t-il en pointant son doigt en direction de la silhouette d’une jeune femme. Elle se tient au pied des drapeaux algériens. « Elle et sa famille vivent à Oran, mais comme je suis à Saïdia, elle en a profité et m’a appelé. C’est pour ça que je suis venu la voir. Moi, je suis né derrière (en Algérie) », ajoute-t-il.

Aujourd’hui, il est impossible à mes enfants de voir leurs oncles et leurs tantes

Sous le drapeau marocain, je retrouve Salima dont la famille est directement affectée par cette séparation. « Je suis venue voir la famille. Je suis Marocaine, mais mon mari est Algérien. Nos enfants sont nés en Algérie, mais ils vivent avec moi au Maroc. Malheureusement, aujourd’hui, il leur est impossible de voir leurs oncles et leurs tantes. Ils n’ont pas pu assister aux funérailles de leur défunte grand-mère qui était très malade », raconte-t-elle.

La vraie frontière réside entre le peuple et les politiques

Toutes les stratégies ont été pensées pour leur permettre de rejoindre leurs familles. Cependant, ils sont confrontés à de nombreuses limites, à la fois géopolitiques et économiques. « Il n’y a pas de consulat à proximité de chez nous, il faudrait se rendre à Casablanca, mais c’est trop loin. Nous n’avons pas les moyens de nous payer les billets », déplore Salima.

Le témoignage de Karim Hejba permet de visualiser l’impact des décisions diplomatiques sur le peuple qui, lui, n’a pas demandé à être séparé de ses proches. « Lorsque les gens se retrouvent, tout se passe merveilleusement bien, grâce à Dieu. Pas plus tard qu’hier, un monsieur est venu parler à sa femme, sa fille, son père, sa mère qui vivent en Algérie. Cet homme a tout fait pour eux, il leur vient en aide financièrement. Sa mère était très émue, j’ai moi-même versé mes larmes. Ça m’a brisé le cœur, cette situation me paraît si étrange », rapporte-t-il.

Il espère que tout cet amour entre les Marocains et les Algériens, visible sur le terrain, fera taire la « fitna » (discorde, ndlr) que l’on retrouve la plupart du temps sur les réseaux sociaux.

Partout dans le monde réside ce fossé entre le peuple et les politiques

« Nous sommes le peuple, les affaires diplomatiques c’est autre chose. J’habite ici, à Saïdia, depuis quatre ans. Je reste souvent à Bin-Lajraf. Du point de vue populaire, nous sommes frères et sœurs », exprime-t-il. « Partout dans le monde réside ce fossé entre le peuple et les politiques. C’est le cas en France aussi, tu ne me contrediras pas ? », interroge l’agriculteur.

Malgré ces témoignages, réside une lueur d’espoir. « Il y a beaucoup d’espoir que ça se rouvre, Insha’Allah. Nous, on est brisés, on espère que ça, que ça rouvre. Je ne sais pas si on va connaître ça, mais on l’espère, pour nos enfants, en tout cas », conclut le cadre de santé.

Farah Rhimi