Hommage à Clichy-sous-Bois : « Zyed et Bouna nous ont laissé un héritage »

Bondy 2025-10-28 View source

Devant les proches de Zyed Benna et Bouna Traoré, installés au premier rang, Samir Mihi, président de l’association Au-delà des mots prend la parole en premier. « Deux adolescents plein de rêves, d’énergie, de promesses, sont partis dans des circonstances tragiques qui ont marqué à jamais notre pays, nos quartiers, nos consciences », déclare-t-il, ému.

« Le 27 octobre 2005 restera gravé dans l’histoire non pas comme une simple date mais comme un cri de douleur, un cri d’injustice et un cri d’espoir, celui d’une jeunesse qui demandait simplement à être entendue, respectée, considérée. »

Lorsque Siyakha Traoré prend la parole, très ému, un silence s’installe. « Ce drame a été un catalyseur, il a permis de mettre en lumière les différents problèmes qui existent dans notre société qu’on aimerait voir plus équitable. Bouna et Zyed, leurs noms sont devenus des symboles synonymes de lutte contre les violences, des revendications de justice sociale ». 

Dans le rang des Traoré, on se serre les uns aux autres, on se tend des mouchoirs. « Ils nous ont laissé un héritage », poursuit Siyakha. « Celui de nous avoir inspiré à agir, à lutter, se battre, s’engager pour créer un monde meilleur. Que leurs âmes reposent en paix. Que leurs mémoires soient honorées, et que leur mort ne soit pas vaine. Bouna, Zyed, on ne vous oublie pas », promet-il alors que sa voix se brise.

« Le 27 octobre 2005 à 17h30, Zyed avait 17 ans, Bouna, 15 ans. Ils revenaient d’un match de foot comme tant d’autres jeunes pendant les vacances scolaires. Ce soir-là, la vie s’est brutalement arrêtée pour eux et avec elle une part d’innocence de toute une génération. 20 ans ont passé mais ici à Clichy-sous-bois et j’espère partout ailleurs, leur souvenir n’a jamais disparu, il s’est transmis, inscrit dans notre histoire commune », déclare Olivier Klein, maire de Clichy-Sous-Bois. Sa voix s’éraille devant cet auditoire composé des proches, d’habitants mais également de responsables politiques locaux.

À la fin du discours, le maire invite les proches à planter un ginkgo biloba devant le collège, « un geste symbolique » puisque cet arbre « a été un des premiers à reverdir après le drame d’Hiroshima », explique-t-il.

Puis c’est au tour d’Aïcha et Marie, toutes les deux élèves de seconde au lycée Alfred Nobel à Clichy-sous-bois, de monter sur scène. Encouragées par leur professeur de théâtre, elles sont venues lire un texte écrit pour l’occasion. Elles n’étaient pas encore nées en 2005 et pourtant leur émotion est vive. « Même s’ils ne sont plus parmi nous, Zyed et Bouna vivent dans nos cœurs, dans nos mémoires et à travers les histoires que nous continuerons de raconter à leur sujet », rappelle Marie.

Dalila et Amara, habitantes respectivement à Clichy-sous-Bois depuis 51 et 36 ans, sont également présentes à la commémoration. Pour elles, c’était important d’être là. « Nous ne les oublierons jamais, insiste Dalila. Chaque année, nous sommes au rendez-vous. » Concernant la transformation de la ville depuis, les deux femmes en sont satisfaites, « nous sommes contentes d’habiter ici ».

20 ans après, quel bilan ?

Sur place est également présent Mohamed Mechmache, éducateur de rue de formation et membre fondateur du collectif clichois ACLeFeu né aux lendemains de la mort de Zyed et Bouna et des révoltes urbaines. Nous l’avons rencontré peu avant la commémoration dans les locaux du collectif. Sur le constat qu’il tire 20 ans après, le militant de terrain reste amer et réaliste.

« Tout ce que nous avons pu obtenir, nous sommes allés l’arracher, on ne nous a pas fait de cadeau. Quand par exemple vous avez un taux de chômage qui explose dans votre ville et que pour aller à Pôle emploi vous êtes censé prendre deux bus et que vous n’avez pas forcément les moyens de payer votre ticket, vous vous retrouvez encore une fois à prendre des risques et ce n’est pas normal », détaille-t-il. Une agence France Travail a, depuis, été implantée dans la ville.

Il a fallu qu’on se batte contre des villes à côté qui ne voulaient pas voir arriver ce tramway

L’enclavement est aussi un sujet qui a été soulevé à de nombreuses reprises, Clichy-sous-bois est à une heure de Paris en transport en commun et avant l’arrivée de la ligne 4 du Tramway en 2019, cette dernière  n’était accessible qu’en bus.  « Il a fallu qu’on se batte contre des villes à côté qui ne voulaient pas voir arriver ce tramway. Certains ont même dit qu’ils ne voulaient pas voir “Bamako arriver dans leur ville” », dénonce Mohamed Mechmache.

Le militant de première heure insiste sur le fait que la transformation de la ville en cours et notamment la rénovation urbaine de certains quartiers comme celui du Chêne Pointu « n’est pas un cadeau fait aux habitants, c’est juste venu rééquilibrer les choses ». La ville est effectivement jonchée de chantiers, de grues et de pelleteuses, le projet “Coeur de ville” de Clichy-sous-bois a démarré en 2015 et se prolonge jusqu’en 2030.

Des politiques publiques insuffisantes

Mais ce n’est pas suffisant, il manque une dimension sociale selon le militant, « penser qu’en cassant et en reconstruisant du beau, on règle le problème, c’est faux. Si il n’y a pas d’institutions qui vont avec, le développement du travail, de la santé, de l’éducation, on ne règle rien ». Clichy-sous-Bois reste la 3e commune la plus pauvre de France hexagonale d’après l’observatoire des inégalités.

Mekki Daouadji Djilali, actuel président d’ACLeFeu, plussoie et revient lui sur le cahier de doléances et son importance. Ce projet mené par l’association au lendemain de la mort de Zyed et Bouna avait pour objectif de récolter les priorités des citoyens dans tout le pays. Le collectif revendique 20 000 contributions dans plus de 120 villes.

« Aujourd’hui, quand on relit le cahier, on est en plein dedans comme si 20 ans après, pas grand chose n’avait évolué. Les priorités des Français sont les mêmes, ce n’est pas la sécurité qui arrive en première position, ce sont surtout l’emploi et le logement », explique-t-il. L’associatif s’inquiète également de la montée du Rassemblement National ainsi que d’une « droite qui devient de plus en plus d’extrême droite ».

Depuis 2005, toutes les réformes mises en place ont été sécuritaires et non sociales

Les deux hommes dénoncent enfin la stigmatisation dont font l’objet les quartiers populaires ainsi que leurs habitants, encore bien présente aujourd’hui. « À chaque fois que l’on vient nous poser des questions, on veut toujours nous amener sur le terrain de la violence, pourtant nous avons des idées sur la politique étrangère de la France ou encore sur l’économie, mais on ne nous consulte pas pour ça », analyse Mekki Daouadji Djilali.

« Depuis 2005, toutes les réformes mises en place ont été sécuritaires et non sociales. 20 ans après, elles n’ont servi à rien si ce n’est à créer encore du désordre », explique Mohamed Mechmache. « Alors même que nous apportions, à l’époque, des solutions qui partaient du terrain et qui permettaient d’aider les habitants », déplore-t-il, « on a préféré nous dire  “circulez, il n’y a rien à voir”. » 

Ramdan Bezine et Noujoud Rejbi 

Photos Ramdan Bezine