A House of Dynamite : alerte sur la prolifération nucléaire ou film belliciste ?
Le 24 octobre 2025 est sorti le dernier film de la réalisatrice oscarisée Kathryn Bigelow, célèbre notamment pour Démineurs (2009) qui suivait une équipe de déminage américaine pendant la guerre en Irak, ainsi que de Zero Dark Thirty (2012) qui mettait en scène la traque et lâexécution dâOussama Ben Laden. Celui-ci est intitulé A House of Dynamite et est construit autour dâun concept en apparence simple et efficace : les Ãtats-majors américains, la cellule de crise de la Maison Blanche et le Président américain apprennent quâun missile nucléaire pourrait frapper une grande ville américaine dans 19 minutes et vaporiser des millions de civils. Comment réagir ? Le long-métrage suit plusieurs points de vue en quasi temps réel.Â
Le premier mérite du film est donc de prendre au sérieux la question de la guerre nucléaire : un sujet qui – comme le dérèglement climatique – pourrait signifier lâextinction de lâespèce humaine, mais qui nâest pourtant pas au cÅur du débat public, qui est obsédant pour peu de personne alors quâil devrait sûrement lâêtre davantage. Mais que dit la réalisatrice de tout cela, elle qui a déclaré quâelle cherchait avec son film à âfaire réfléchir le spectateurâ et à âouvrir une discussionâ ? Alors tentons de lâavoir.
Attention : bien que je pense que cette analyse puisse être lue sans avoir vu le film et sans gâcher le visionnage ultérieur, celle-ci évoque inévitablement des éléments de lâintrigue. Dès le début du film, une grosse partie du suspense repose sur le fait de savoir si le missile va atteindre sa cible – cet aspect nâest pas âdivulgachéâ dans ma critique. Â
La fausse neutralité de Kathryn Bigelow
Le style de Bigelow est caractérisé par son efficacité et une certaine forme de froideur. Démineurs ne tenait (en apparence du moins) aucun propos politique sur la guerre en Irak – guerre qui a causé la mort de centaines de milliers de civils irakiens – mais traitait de cette dernière sous lâangle de âlâadrénalineâ. De la même manière Zero Dark Thirty semblait exposer de manière documentaire la traque de Ben Laden dâun point de vue apolitique : les protagonistes étaient peu héroïsés et les aspects les plus âproblématiquesâ de celle-ci nâétaient aucunement dissimulés – on y voyait notamment de pénibles scènes de torture et la réalité dâun assaut commis sans autorisation sur le sol souverain du Pakistan avec des exécutions de personnes désarmées (y compris des femmes). Mais y a-t-il quelque chose de moins neutre que de filmer avec neutralité des situations éminemment politiques ? Est-il vraiment innocent de faire un cinéma prétendant sâémanciper des questions morales tout en démontrant, de facto, une certaine efficacité à la torture, et ce, sans contre-point ?Â

Dans A House of Dynamite, on retrouve la même dynamique. Ce type de film présente lâavantage de permettre dây projeter ce quâon veut : certains choisiront dây voir une alerte (certes âhollywoodienneâ) sur la prolifération de lâarmement nucléaire en général. Ainsi, le journal chrétien La Croix a cru assister à un âvibrant plaidoyer contre lâarme nucléaireâ. Et on peut le comprendre : on peine à imaginer que des films puissent ouvertement épouser une position apologiste de lâarme nucléaire, celle-ci étant assez largement condamnée par le sens commun. Mais si lâon pense, ce qui est mon cas, que le film a bien un message, et que celui-ci est : il est temps de regarder en face la vulnérabilité américaine et lâillusion que représente notre sentiment d’invincibilité, alors les conclusions à en tirer changent.Â
Si je cite préalablement deux de ses précédents films, câest que Kathryn Bigelow, derrière une apparente absence de position, peine, selon moi, à dissimuler la fascination complète quâexerce sur elle son objet : lâimpérialisme américain et son complexe militaro-industriel.
La guerre technologisée et réifiée, et lâirrationalité de la classe dirigeante
Dans sa construction, A House of Dynamite fait inévitablement penser à deux chefs d’Åuvre sur le même thème : Point Limite (1964) de Sidney Lumet et Miracle Mile (1989) de Steve de Jarnatt. Dans le premier, on suit en continu le président américain (incarné par Henry Fonda) des conseillers et des officiers réagir à une situation impossible : un bombardier américain a reçu, par erreur ou par piratage, lâordre dâanéantir Moscou. Dans le second, un homme décroche par hasard un appel téléphonique à Los Angeles annonçant le bombardement nucléaire imminent de la ville, sans certitude sur la véracité de lâinformation, et passe la nuit à tenter de retrouver la femme quâil aime dans la ville gagnée par la panique.Â
Les points communs, surtout avec le long-métrage de Lumet, ne manquent pas : multiplicité des points de vue, narration en quasi temps réel, suspens implacable… Il sâen éloigne toutefois nettement en ce que ces deux-là affirmaient sans ambage un point de vue ouvertement et radicalement pacifiste, ce qui, on va le voir un peu plus loin, est loin dâêtre le cas ici.Â

Malgré des positionnements politiques très éloignés, Bigelow et Lumet partagent, malgré des décennies de différence, un constat : lâarme nucléaire et la sur-technologisation changent les données de la guerre, elles lâautonomisent et lâaccélèrent. Dans les deux films, on retrouve le même enjeu narratif : quelques minutes pour prendre des décisions sur le déclenchement – ou non – dâune guerre mondiale totale qui ferait des dizaines de millions de morts en quelques heures, sur la base dâinformations incertaines et de processus technologiques indéchiffrables par les décisionnaires eux-mêmes.
Câest donc, à mon sens, une des plus belles réussites dâA House of Dynamite : sa capacité dialectique à à la fois réhumaniser ce que lâon imagine avoir été entièrement technicisé, tout en démontrant quâeffectivement, des technologies développées volontairement via des décisions humaines et politiques dépossèdent en partie, in fine, de ces mêmes capacités de décision et donnent, de ce fait, à des processus apocalyptiques une dimension quasi-inéluctable. On y voit des individus qui se pensaient sur-humains, bardés de certitudes, qui avaient entièrement remis leur confiance dans des dispositifs technologiques ultra complexes et des protocoles très théoriques, soudain ramenés à leur vulnérabilité : des informations fausses, un bouclier anti-missiles qui nâest peut-être pas si infaillible que prévu⦠jusquâaux détails en apparence insignifiants : une caisse qui tombe au milieu dâune pièce remplie de gens convaincus de leur sang-froid à toute épreuve. Dans cette lignée, la série Succession excellait aussi à montrer la banalité, voire la médiocrité toute humaine de capitalistes ultra riches que lâon imagine parfois comme des génies ou des êtres surpuissants. A House of Dynamite nous montre des personnes de pouvoir, ni génies du mal, ni stratèges supérieurs â mais des humains faillibles jouant des rôles qui exigent des citoyens une confiance aveugle, mais en réalité perdus dans des systèmes qui les dépassent complètement, puisque devenus littéralement inhumains. Nous sommes nombreux et nombreuses à avoir, par exemple, été surpris par le niveau dâimprovisation des dirigeants mondiaux face à la crise du Covid, câest-à -dire face à une pandémie dâun virus se transmettant par voie respiratoire, une crise qui avait été âanticipéeâ et âmodéliséeâ des milliers de fois sans que cela nâévite un très fort amateurisme des autorités une fois confrontées à la situation réelle (absence de stocks de masques et propos sans cesse contradictoires sur leur efficacité, incapacité à réorganiser rapidement la production, mesures parfois absurdes, etc.). Et sâagissant de la dépossession par la technique, dans le domaine de la guerre, la sur-technologisation pose effectivement des questionnements tout à fait concrets, réels et actuels : quand un opérateur doit décider, en dix secondes, de la vie ou de la mort de plusieurs personnes en pilotant un drone, peut-on encore parler de décision véritablement humaine ? Le film touche donc juste en montrant à quel point la technologie a âdéshumanisé la guerreâ : lâaccélération des processus de décision â drones, systèmes automatisés, boucliers anti-missiles⦠â font de lâhumain un maillon hésitant dans une sorte de chaîne algorithmique.Â
Fantasme dâinvincibilité ou paranoïa de la vulnérabilité ?
Toutes les critiques lâont noté : A House of Dynamite démonte le mythe de lâinvincibilité américaine. Ce que lâon voit : les états majors étatsuniens et le président complétement dépassés par la menace dâune frappe nucléaire ennemie, pourtant considérée comme un risque de plus en plus sérieux par Bigelow elle-même. Par exemple La Croix : âla réalisatrice montre à quel point la plus puissante nation du monde est à la fois extrêmement préparée et complètement démunie face à une telle éventualitéâ, Libération : âun film dâaction malin et hypnotique qui pulvérise le fantasme dâinvincibilité de la défense américaineâ, Le Monde : âla cinéaste sâinfiltre au cÅur du complexe militaro-industriel américain pour mieux en débusquer lâillusion dâinfaillibilitéâ. Â
Pourtant, et pardon d’être exigeant, mais les scénarios évoqués dans le film par les personnages sont complètement farfelus et étonnamment peu questionnés pour une fiction ouvertement géopolitique : la Corée du Nord qui frapperait les Ãtats-Unis pour âmaintenir son régimeâ en âespérant survivre à une riposte américaineâ (hein ?), ou bien une attaque coordonnée de tous les ennemis des Ãtats-Unis (Iran, Chine, Russie etc.) qui serait passée sous tous les radars des services secrets les plus puissants au monde. Le Huffington Post le note quand même à demi-mot : « Même si le scénario peut paraître irréaliste (qui irait attaquer la première puissance militaire mondiale ?), lâeffet recherché est là . » Mais câest précisément ce point quâil faut interroger : sâil est improbable que quiconque frappe nucléairement les Ãtats-Unis, lâinverse lâest peut-être beaucoup moins.

Car ce que le film met véritablement en scène (ou plutôt illustre), à son corps défendant, ce nâest pas une menace extérieure imprécise, floue et inconnue â câest la paranoïa américaine elle-même. Celle dâune puissance impériale ultra-belliqueuse, sans cesse en guerre (environ 220 ans sur leurs 249 ans dâexistence), qui bombarde le monde entier soi-disant au nom de sa sécurité, mais qui nâa été touchée sur son propre sol que deux fois dans son histoire moderne : à Pearl Harbor en 1941 par les Japonais et lors de lâattaque terroriste dâAl-Qaïda le 11 septembre 2001. En réalité, ce que semblent sans cesse oublier les Américains, c’est quâils sont le seul pays, rappelons-le, à jamais avoir utilisé lâarme nucléaire contre des civils, et à deux reprises (Hiroshima et Nagasaki).Â
Le film avance une thèse explicite et forte dès son introduction : la guerre froide nâaurait jamais vraiment cessé. Et sur ce point aussi, il nâa sûrement pas tort. Lâinvasion de lâUkraine par la Russie, après la révolution/guerre civile de 2014, et la guerre en Syrie (elle aussi à la fois fruit dâune authentique révolution populaire et théâtre dâun conflit de âzones dâinfluencesâ entre lâOuest et lâEst), tend à montrer que ce que nous avons vécu depuis 1991 nâétait pas la fin de la guerre froide, mais simplement une nouvelle âdétenteâ â autrement dit, une accalmie temporaire dans un affrontement impérial qui nâa jamais disparu. Cette interprétation a dâailleurs le mérite de solder un débat de longue date : ce à quoi nous avons assisté dans la deuxième moitié du XXe siècle nâétant pas tant une guerre idéologique entre deux modèles antagonistes quâune lutte entre puissances impériales rivales.
Partant de son constat – la guerre froide est de retour – Kathryn Bigelow en tire une conclusion simple : Hollywood (ou Netflix) doit se remettre à produire un cinéma de guerre froide. A House of Dynamite cherche donc à raviver – et le fait avec une grande efficacité – le sentiment de vulnérabilité propre à ce cinéma : celui dâune Amérique menacée, forcée de se ressaisir avant quâil ne soit trop tard. On y retrouve dâailleurs l’un de ses motifs les plus emblématiques, celui du âbunkerâ. Les plus optimistes pourront décider dây voir une autocritique sur lâillusion de la quête de lâinvincibilité qui produit les risques quâelle prétend endiguer. Mais ce serait, je crois, manquer un point essentiel. à savoir que cet affect de peur, cette insécurité, ont toujours été au cÅur de la propagande militaire américaine, avec un but et un objectif politique précis : servir à justifier chaque surenchère dans le réarmement et de nouvelles guerres.Â
La âmaison de dynamitesâ : parle-t-on des Ãtats-Unis ou du âmonde multipolaireâ ?
Il faut reconnaître au film un autre point de justesse : la guerre totale nucléaire est à la fois impensable, car complètement âirrationnelleâ (personne nây a âintérêtâ – on voit bien dans le long-métrage que même des dirigeants, certes privilégiés et surprotégés, ne sont pas enchantés à lâidée de voir leurs propres familles possiblement réduites en cendres dans lâanéantissement surprise de grandes métropoles), et, en même temps, plus plausible que jamais. Malgré lâappareil technocratique et bureaucratique censé encadrer les Ãtats modernes, lâapparente ultra-rationalité des nations capitalistes nâest quâune façade. Tout, dans la chaîne de décision, reste soumis à lâerreur, à lâimprévu, à la panique, à la ârationalité limitéeâ, à lâaffect, à la subjectivité. Il suffit désormais de quelques minutes pour vaporiser dix millions de personnes â et dâautant pour décider de le faire sur la base dâinformations incertaines. Ce sont des décisions littéralement inhumaines, au sens strict : des choix quâaucun être humain ne peut raisonnablement faire, mais que la machine de guerre contemporaine rend pourtant possibles, voire probables.
Lâhistoire récente a montré cette réalité de lâimprédictibilité que met en scène A House of Dynamite. En 2022, lâinvasion russe de lâUkraine a pris de court la majorité des experts français qui jugeaient improbable une offensive russe, car contraire aux intérêts russes immédiats : erreur. Puis, une fois lâoffensive lancée, les mêmes annonçaient une chute rapide de Kiev : nouvelle erreur (leçon dâailleurs retenue pour moi qui me basais sur ces mêmes analystes pour mes premiers articles sur ce sujetâ¦). La conclusion est claire : lâincertitude, lâirrationalité, la mauvaise évaluation des rapports de force ne sont pas des accidents â elles sont consubstantielles aux relations internationales, qui sont loin dâêtre une science exacte.
Mais A House of Dynamite se garde bien dâen tirer toutes les conséquences. Il feint dâignorer que cette incertitude ne vient pas seulement des autres puissances : elle provient aussi, et même largement, des Ãtats-Unis eux-mêmes. Le film choisit dâailleurs de mettre en scène un président afro-américain, une figure qui a de multiples égards évoque bien davantage Barack Obama que Donald Trump. Et ce nâest pas anodin. Kathryn Bigelow, fidèle à son ambiguïté politique â on lâa vu avec Detroit (2017), un film plus ou moins antiraciste sur des violences policières réelles sâétant déroulées en 1967 â, dépolitise jusquâà la figure même du président américain. Car montrer un président trumpiste confronté à la même situation aurait révélé le paradoxe fondamental : et si le désordre du monde nâétait pas ce que lâAmérique subit, mais ce quâelle produit ?

Non pas que Barack Obama ait été beaucoup moins belliciste que Donald Trump (mais câest ce que les franges bourgeoises-progressistes de lâélectorat démocrate, dont fait probablement partie Bigelow, aiment à sâimaginer) mais ce dernier, avec ses décisions erratiques de guerres commerciales de haute intensité ou ses menaces dâannexion en apparence absurdes (Groenland, Canada) incarne aux yeux du monde cette irrationalité que le film prétend dénoncer chez les autres puissances. En substituant à cette figure une présidence plus libérale, plus policée, le film déplace la responsabilité, sauve et maintient lâimage dâune Amérique mesurée et morale mais trop vulnérable de ce même fait. Le résultat, câest un film qui croit décrire le chaos du monde multipolaire, mais qui en épouse encore et toujours la lecture strictement américaine : celle dâune puissance qui serait assiégée, injustement menacée, mais toujours légitime à imposer son âordreâ.
Une fin ouverte, vraiment ?
Le film, et sa réalisatrice, prétendent nous placer dans la même interrogation que le Président américain dans l’Åuvre : frapper ou ne pas frapper les ennemis des Ãtats-Unis, anéantir des millions dâêtres humains ou garder lâespoir dâun monde qui nâen viendrait pas là .
En apparence, le choix nâest pas tranché et la fin ouverte. à bien y réfléchir, le film a raison de ne pas aller au bout de la mise en situation car câest un questionnement hors-sol â ce qui souligne un sacré problème : nous, simples citoyens, nâavons aucune prise réelle sur les choix de nos dirigeants, y compris sur des décisions aussi gravissimes que la guerre.
Mais dans un entretien publié sur Netflixâ¯Tudum, Bigelow tient des propos finalement extrêmement clairs qui permettent de mieux comprendre lâintention réelle du film : âJâespère que cela suscitera une conversation sur les armes nucléaires. Il existe neuf puissances nucléaires, et seulement trois font partie de lâOtan, rien que cela devrait tous nous faire réfléchir. (…) Bien sûr, je garde lâespoir que nous réduisions un jour lâarsenal nucléaire. Mais en attendant, nous vivons bel et bien dans une maison de dynamite. Il mâa semblé essentiel de transmettre ce message pour déclencher une discussion.â A House of Dynamite, de lâaveu même de sa réalisatrice, nâest donc pas un film contre la prolifération au sens universel, quâelle voit comme un vÅu vain. Ce qui inquiète surtout et explicitement Bigelow, câest la menace que représente la prolifération chez les pays non alliés de lâOTAN. La question mise en scène est claire mais non tranchée : vaut-il mieux accepter cet état de fait et vivre sous la menace, ou frapper préventivement les prétendus ennemis avant dâêtre soi-même frappé ? En restant ostensiblement neutre, la mise en scène évite la morale explicite⦠tout en orientant fortement la réflexion.
Car, on lâa dit, Bigelow ne montre que le point de vue américain dâun danger pourtant mondial. En se limitant à la perspective dâune hyperpuissance ultra-militarisée et très belliciste, montrée ici comme assiégée, ce que le film fait réellement câest canaliser lâempathie et la peur vers un seul agenda cognitif : celui dâun public américain (ou dâun public qui se met à la place des Américains). Ce choix nâest pas neutre, il structure la façon dont la question de la prolifération sera perçue : non comme un problème global et partagé, mais comme une menace extérieure contre une nation démocratique qui sâest affaiblie en craignant lâusage de la force. Câest dâailleurs, sans surprise, la thèse de nombreux néoconservateurs depuis des décennies, comme par exemple Robert Kagan dans son ouvrage de 2003 Of Paradise and Power : America and Europe in the New World Order où il oppose une vision démocratique européenne âkantienneâ et naïve qui ne pourrait subsister que grâce au bellicisme américain qui serait lui dâinspiration âhobbesienneâ et assumerait la nécessité du rapport de force et de domination au delà des questions morales.
A House of Dynamite agite lâaffect de la peur de la guerre nucléaire mais ne le fait pas dans une démarche pacifiste ou technocritique de la prolifération. Dans le film, la menace nâest dirigée que contre les Ãtats-Unis. La possibilité – pourtant à mon sens assez évidente â quâelle soit aussi produite et amplifiée par la puissance américaine elle-même, à travers sa technocratie militaire, son immense complexe militaro-industriel et ses stratégies impérialistes, nâest jamais évoquée. Si une partie de la mise en garde est universelle â le danger nucléaire nâest pas un simple scénario de science-fiction, mais un enjeu réel, aggravé par la vitesse, la complexité et lâopacité des décisions contemporaines â sa proposition de débat, anglé sur une vulnérabilité américaine très exagérée, ne lâest pas. Son expérience de pensée – imaginer susciter un âdébat publicâ sur des décisions sur lesquelles, précisément, les citoyens nâont aucune prise démocratique – crée un paradoxe en ce quâelle met plutôt en lumière notre impuissance collective face aux choix des superpuissances. La vraie folie ce nâest pas que six des neufs puissances nucléaires mondiales âne fassent pas partie de lâOTANâ et âquâon ne fasse rien pour lâempêcherâ, câest plutôt que nos dirigeants et nos capitalistes aient, déjà actuellement, droit de vie ou de mort sur des millions dâêtres humains, sans que nous en ayons véritablement conscience, sans que cela soit un scandale absolu et perçu comme une aberration totale. Lâirrationalité que présente Bigelow résonne avec la sienne quand elle envisage comme idéaliste lâoption du désarmement nucléaire et nous propose plutôt de nous interroger sur lâannihilation préventive de tous les ennemis des Etats-Unis, présentée comme une option faisant âcertes beaucoup de mortsâ mais peut-être préférable à lâinaction.Â