« Le travail qu’on nous demande est inhumain » : les travailleurs sociaux du 115 en grève dans le 93
« Aujourd’hui on a réussi à réunir deux mondes qui ne se parlent pas beaucoup, avec le même objectif : lutter contre le sans-abrisme et les politiques d’austérité », s’exclame au mégaphone un membre du Collectif autonome du travail social 93 (Catsi). En cette fraîche matinée du 16 décembre 2025, plusieurs dizaines de personnes sont présentes à Montreuil (Seine-Saint-Denis), devant les locaux d’Interlogement 93, l’association chargée de répondre aux appels du 115, dans le département le plus pauvre de l’Hexagone.
La mobilisation est assez inédite : des travailleurs sociaux du Samu social de Paris sont présents en soutien des collègues, mais également des membres d’associations telles qu’Utopia 56 ou le Droit au logement (DAL), ainsi que des personnes qu’elles accompagnent, davantage habituées à échanger au téléphone avec les écoutantes et écoutants du 115.
Plus de 500 personnes sans solution chaque soir
« On nous demande de baisser le niveau de prise en charge des personnes. Les conditions se dégradent d’année en année », déplore Larissa Pensedent-Erblon, écoutante sociale à Interlogement 93, qui reçoit une cinquantaine d’appels chaque jour à elle seule. « De plus en plus d’enfants ne vont pas à l’école parce qu’ils vivent à la rue, ne peuvent pas se reposer ni rester propres », ajoute la professionnelle, qui exerce à ce poste depuis 2019.
Le travail qu’on nous demande de faire est inhumain, c’est de la maltraitance institutionnelle
Parmi les personnes hébergées, une écrasante majorité de familles avec des enfants en bas âge, à qui elle doit répondre chaque jour de rappeler le lendemain faute de places. À titre indicatif, sur 547 appels passés au 115 lundi 15 décembre dernier, seulement 4 personnes ont pu être mises à l’abri, d’après les chiffres publiés par l’association chaque semaine. Ce même jour, près des trois quarts des appels étaient passés par des familles, parmi lesquelles 59 enfants de moins de trois ans.
En réitérant leurs appels quotidiennement, beaucoup peuvent attendre plusieurs mois, voire une année, avant d’obtenir une place d’hébergement d’urgence. Désormais, « le mot urgence ne rentre plus en ligne de compte » selon la professionnelle, dont l’opérateur doit composer avec des budgets largement insuffisants.
« On passe notre temps à répondre qu’il n’y a pas de place, parfois à des familles qui ont des nourrissons, alors qu’il fait cinq degrés. Le travail qu’on nous demande de faire est inhumain, c’est de la maltraitance institutionnelle », embraye Jesús Blanco, écoutant au Samusocial de Paris et syndiqué à Sud Santé Sociaux. Un travail qui épuise ces travailleurs sociaux dont la vocation est toute autre. « La moyenne d’un écoutant social est de 6/7 mois en général. Il y a un terrible turnover », se désole-t-il.
Un rôle de « régulateurs de flux »
Non loin de là, Benjamin, responsable de l’accompagnement en hôtel social, dénonce un « système d’escaliers » subi par les personnes à la rue pour qui accéder à un logement est devenu un véritable parcours du combattant. D’abord de longs mois d’attente dans la rue pour être mis à l’abri dans des hôtels sociaux parfois insalubres, puis une attente qui peut durer « souvent plus de cinq ans, parfois même dix », avant d’obtenir un logement pérenne.
Selon un rapport coordonné par l’Observatoire du Samusocial de Paris à l’été 2024, près de la moitié des bénéficiaires du dispositif d’hébergement d’urgence seraient en situation irrégulière et en attente d’un titre de séjour. Autant de personnes dans l’impossibilité de travailler et de se loger, qui restent « bloquées à l’hôtel et maintenues dans cette situation », explique-t-il.
Une situation aggravée par la loi “immigration” et plus récemment la circulaire Retailleau, qui rendent encore plus difficiles les conditions de régularisation. Pour Benjamin, les opérateurs du 115 seraient ainsi relégués au rang de « régulateurs de flux », contraints de libérer artificiellement des places d’hôtel en remettant des personnes à la rue ou dans des gymnases, pour en héberger d’autres.
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« Même si l’on ne se voit pas beaucoup, nous sommes très liés par les personnes concernées qui souffrent dans la rue. Eux sont en première ligne du schéma institutionnel et nous au bout de la chaîne avec notre réseau d’hébergement solidaire », explique de son côté Nathan Lequeux, coordinateur de l’antenne parisienne d’Utopia 56, présent au rassemblement.
Il est venu accompagné de Korotoumou, demandeuse d’asile malienne en situation de handicap et à la rue depuis plus d’un an, hébergée par l’association. Sur son fauteuil roulant, les traits tirés, elle explique : « Il n’y a aucune place adaptée pour moi. J’espère que le 115 pourra un jour débloquer ma situation ».
La mobilisation doit s’étendre jusqu’au 18 décembre, journée internationale des droits des migrants, où les travailleurs sociaux rencontrés au rassemblement prévoient de manifester avec la Marche des solidarités. Début décembre, le Sénat – pourtant à majorité de droite – a décidé de rehausser de près de 120 millions d’euros le budget dédié à l’hébergement d’urgence en 2026, considérant que celui-ci était sous doté.
Dario Nadal