Source :Actu.fr le 21 février 2026
Etiqe :Sûrement illégal
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L’affichage du portrait du militant identitaire Quentin Deranque, tué par des militants d’extrême gauche, sur la façade de l’hôtel de région Auvergne-Rhône-Alpes, soulève inévitablement la question de sa légalité, sur fond de polémiques entre personnalités politiques, notamment de la part de Jean-Michel Aulas, qui entend ravir la mairie de Lyon à son actuel maire Grégory Doucet.
À première vue, on pourrait convoquer toute la jurisprudence relative aux drapeaux palestiniens ou israéliens, aux banderoles jaunes soutenant les gilets de la même couleur, les banderoles marquant une opposition à la réforme des retraites, etc …, pour en conclure que cet affichage est illégal pour violation du principe de neutralité des bâtiments publics.
En effet, ce sont autant de prises de positions politiques sur les frontons des mairies que le juge a systématiquement censurées lorsqu’elles ne correspondaient pas à une cause nationale telle que le soutien aux otages à Gaza, ou celui à l’Ukraine, ou à des journalistes français détenus en otage quelque part dans le monde.
Pas de jurisprudence
Reste qu’à une exception près (l’accrochage du portrait de Pétain dans une galerie de la mairie, jugé illégal), nous n’avons pas trouvé de jurisprudence probante relative aux portraits affichés sur les frontons des mairies à des fins militantes (c’est-à-dire en dehors des célébrations de grands personnages historiques).
Ainsi, lorsqu’un avocat franco-palestinien emprisonné en Israël a été fait citoyen d’honneur à Ivry-sur-Seine (94), et que son portrait a été affiché sur l’hôtel de ville, c’est sur le fondement de l’incompétence du conseil municipal que le tribunal administratif de Melun a censuré en septembre 2025 : il n’appartient pas à la commune d’intervenir dans le champ de la politique internationale de la France. L’État a le monopole en la matière, et les collectivités ne peuvent que se conformer aux engagements extérieurs de l’État.
Bien avant, à propos du même prisonnier, la préfecture s’est opposée à un affichage sur le fronton de la mairie d’Ivry-sur-Seine en vertu du principe de neutralité, mais il n’y a pas eu de jugement. D’autres portraits de militants palestiniens affichés sur les mairies ont régulièrement provoqué l’opposition des préfets, qui ont poussé l’affaire jusque devant le tribunal administratif, notamment dans la commune de Stains (93).
Dans ces trois cas, la mairie interférait dans la politique étrangère de la France, ce qui, en l’état de notre droit, n’est pas légal et constitue en outre une violation du principe de neutralité des services publics.
Or, en l’occurrence, l’affichage du portrait de Quentin Deranque n’est pas en lien avec la politique étrangère de la France. Peut-on en déduire que le principe de neutralité des services publics n’est pas affecté ? Que dirait un juge s’il était saisi en référé par le préfet ou n’importe quel citoyen afin d’obtenir le retrait de ce portrait au nom de la neutralité des services publics ?
Un affichage probablement illégal
D’un côté, Quentin Deranque était un militant d’extrême droite. Donc, a priori, l’affichage de son portrait sur un édifice public est contraire au principe de neutralité des services publics et donc illégal. La solution serait la même s’il s’agissait d’un militant d’extrême gauche.
D’un autre côté, Quentin Deranque n’était pas un dirigeant politique, il n’incarnait pas un courant : l’affichage de portraits de dirigeants de groupuscules d’extrême droite passés ou présents, ou de figures emblématiques telles que Renaud Camus, serait clairement contraire au principe de neutralité, mais qu’en est-il de l’affiche du portrait d’un militant tué par d’autres militants ?
De plus, dans le cas Deranque, toute la classe politique (ou presque) a rendu hommage à ce jeune homme victime de violence politique, notamment par une minute de silence à l’Assemblée nationale, surprenante par la quasi-unanimité avec laquelle elle a été suivie.
Si le but de l’accrochage du portrait sur la façade de l’hôtel de région est de dénoncer la violence politique, un juge pourrait-il estimer qu’il y a là une cause qui va de soi dans une démocratie ? Comme c’est le cas de l’installation de drapeaux arc-en-ciel qui symbolise l’attachement à des valeurs de tolérance et de lutte contre les discriminations, cause que l’État défend.
Reste qu’un juge appréciera l’affaire concrètement : en défense, la région pourra probablement plaider la dénonciation de la violence politique de tous bords. Mais le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, LR fidèle de Laurent Wauquiez lui-même revendiquant une entente « de Gérald Darmanin à Sarah Knafo », aurait-il par exemple affiché le portrait de Rémi Fraisse, militant écologiste décédé au cours d’une manifestation contre un barrage en 2014, ou encore celui de Clément Méric, militant antifasciste tué en 2013 par des militants néonazis ?
La région avait-elle, à l’époque, affiché ces portraits ? Il est vrai que ces deux victimes n’étaient pas de la région. Mais, dans ce cas, aurait-il fallu afficher les portraits de tous les militants politiques de tous bords morts pour leur cause, pour mieux dénoncer la violence politique ?
Le fait que le portrait sur fond noir avec le nom de la victime ait été affiché sans aucun autre message permettant de relier cet acte à une cause nationale contre la violence politique va à l’encontre d’une telle plaidoirie.
En somme, l’affichage du portrait de Quentin Deranque est pour le moins ambigu : s’agit-il de dénoncer la violence politique, de dénoncer l’extrême gauche, ou de glorifier un militant identitaire ? En l’état, le juge, s’il est saisi, pourrait bien de pencher pour les deux dernières hypothèses, toutes deux contraires au principe de neutralité.
Auteurs :
Auteur : Jean-Paul Markus, professeur de droit public à l’Université Paris-Saclay
Relecteurs : Vincent Doebelin, maître de conférences en droit public, docteur à l’Université de Haute-Alsace
Clément Benelbaz, maître de conférences HDR en droit public à l’Université Savoie-Mont-Blanc
Etienne Merle, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Etienne Merle, journaliste
L’article Mort de Quentin Deranque : est-il légal d’afficher le portrait du militant identitaire sur l’hôtel de la région Auvergne-Rhône-Alpes ? est apparu en premier sur Les Surligneurs.