Sedo +, la plateforme qui veut visibiliser les talents du cinéma africain
Après avoir ouvert une école de cinéma, lancé sa boîte de production et réalisé ses premières séries, Sèdo Tossou crée sa propre plateforme de streaming : Sèdo+. Le franco-béninois étend son influence dans l’audiovisuel et poursuit son engagement initial : visibiliser les talents du cinéma africain.
Après avoir suivi une école de cinéma à Los Angeles, tu décides de t’installer au Bénin pour développer ton activité. Est-ce que tu peux revenir dessus ?
En 2020, débute le mouvement Black Lives Matters. J’étais très impliqué dans les manifestations. J’ai eu des expériences traumatisantes avec la police, j’ai assisté à des lynchages. C’était violent et ça m’a tué de l’intérieur. Je suis retourné en banlieue, à Évry (Essonne), loin de la violence américaine, mais ça m’avait retourné.
Pourtant, tu as préféré l’environnement artistique américain à celui de la France…
De ma vision des choses, il y avait des choses qui ne collent pas dans le milieu de l’industrie artistique en France. Au départ, j’étais en mode changer le game de l’intérieur, mais j’ai compris que ça allait être compliqué. Les années passaient et je me disais que je n’avais pas forcément envie de me battre toute une vie. J’ai visé une industrie plus valorisante, et je suis allé à Los Angeles.
C’était le jour et la nuit. Avant, j’avais l’habitude de passer des castings pour un rôle de migrant ou de criminel. Pourtant, si tu regardes mon look, je fais un peu le fils de bonne famille (rires). Aux États-Unis, j’ai obtenu une quinzaine de castings, des pubs pour Gucci, Sony, j’ai pu travailler dans des séries Netflix et j’ai surtout joué avec Janusz Kaminski (chef opérateur de Steven Spilberg). C’est là que j’ai vu les opportunités à Los Angeles.
Donc tu as décidé de développer ta carrière au Bénin…
Oui, j’ai décidé de partir au Bénin. Je n’y étais allé que trois fois en vacances, je ne parlais pas la langue, mais je m’y suis installé. Les personnes issues des diasporas sont perçues comme hautaines. Je ne voulais pas être vu de cette manière.
Les Béninois ont la réputation d’être très durs. Si tu ne leur proposes pas un projet béton, ils ne vont pas suivre. Pour ma part, j’ai été très soutenu par les Béninois. On dit que si tu réussis au Bénin, tu réussis partout dans le monde.
L’idée de construire une école germe en 2020. Handoriya, qui signifie « étoile » en dendi (dialecte parlé dans le nord du Bénin), est une académie internationale pour artistes. Avec peu de moyens, j’ai proposé des ateliers d’acting, des masterclass avec des directeurs de casting et des agents. Le concept a bien pris jusqu’à faire un court-métrage. On a fait des festivals et l’école a développé un véritable vivier d’acteurs.
Puis, tu te lances dans la production de séries…
Oui, j’ai créé la boîte de production Sèdo N’nogni, pour que les acteurs jouent dans des productions de qualité. J’ai développé mes projets, puis, grâce à la chance du débutant, Canal+ a décidé de produire une des séries. En 2024, la production d’Alokan a débuté. Sur cette série, la moitié des acteurs sont mes élèves.
La série a son impact en Afrique et dans la diaspora. Elle est regardée dans plus de vingt-cinq pays : Angola, Cameroun, Côte-D’ivoire, Canada, États-Unis, France… Je commence à atteindre l’objectif de faire découvrir des talents africains. Par souci d’indépendance, j’ai lancé les studios de cinéma Sedo + Studios et la plateforme de streaming Sedo +, afin de monétiser mes productions, de diffuser ce que je veux, comme je le veux.
Justement, quelles sont tes ambitions pour ta plateforme de streaming ?
L’objectif est d’en faire une plateforme internationale. Il y a des projets de série en France, en Belgique et au Brésil. Je suis d’ailleurs associé à Rhys Thomas (réalisateur de Saturday Night Live), et Simon Helberg (acteur de The Big Bang Theory).
J’en suis à ma deuxième série béninoise, La Maison Tinwè (diffusé en juillet 2025), et une autre série tournée en Côte d’Ivoire est en préparation. Je souhaite continuer à faire des projets en Afrique. C’est la base, ce sont les racines. Tout doit partir de là. Je veux établir une connexion avec la diaspora africaine. Pour que ça marche, je dois m’appuyer sur cette diaspora.
Peux-tu nous parler un peu plus de La Maison Tinwè ?
C’est l’histoire d’une résidence d’artistes créée par Dodji (joué par Kuassi Sossou). Cet architecte veut voir les artistes locaux obtenir la reconnaissance qu’ils méritent. Il construit une résidence artistique où il héberge six artistes pendant un an. Chaque artiste représente les sept arts différents : architecture, sculpture, peinture, danse, musique, littérature, cinéma.
Dodji y fait un programme d’incubation pour essayer de faire progresser ces artistes, leurs trouver des opportunités avec des contrats. Malheureusement, il tombe sur des artistes aux fortes têtes, persuadés d’être incompris. Beaucoup d’artistes se plaignent du manque de soutien sans forcément questionner leur propre produit. Dans l’ensemble de la série, l’art africain moderne est mis en avant.
Après les séries, envisages-tu de réaliser des films ?
Pour le moment, j’ai réalisé Handoriya. Ce documentaire parle de la difficulté des artistes africains à briller à l’international. Je montre notamment les problèmes de visas. J’ai pris l’exemple de Laurella Volpi. Mon exploit a été de la faire signer dans une agence à Paris. J’ai le projet de faire d’autres films.
Quand on évoque le Bénin, on pense à Djimon Hounsou ou Sylvestre Amoussou. As-tu l’ambition de percer comme eux ?
Djimon Hounsou a une carrière incroyable, il a rencontré des difficultés que je n’ai jamais connu. C’est un modèle. Avec toute l’admiration que j’ai pour lui, il reste catalogué comme l’acteur africain. Dans une de ces récentes interviews, il explique la discrimination salariale qu’il a subie. À ce niveau-là, j’aspire à m’asseoir à la table de n’importe quel autre acteur de Hollywood.
Par rapport à ce que je fais en Afrique, je pense qu’il faut élever les jeunes talents. Le faire pour soi-même c’est déjà bien, mais quand on vient d’Afrique, pour moi, on a ce devoir d’essayer de tirer les siens avec soi.
Propos recueillis par Abdoulaye Diop