Un autre Ciel : Avec Utopia 56, Féris Barkat investit le musée de l’Histoire de l’immigration pour parler d’exil
Tout part d’un goûter chez Soraya, en banlieue de Strasbourg. La mère de famille de 46 ans, aussi membre de Banlieues Climat, évoque l’idée de faire un concours d’éloquence en présence d’autres jeunes de l’association. Au départ, elle pensait que cette histoire allait être « tranquille, un petit délire », mais très vite, cette idée prend de l’ampleur et arrive aux portes du lycée Gymnase Jean Sturm à Strasbourg.
C’est au cœur de ce lycée protestant privé sous contrat avec l’État que les binômes entre membres de Banlieues Climat et les élèves de l’établissement se forment. Ensemble, ils s’exercent et tirent au sort des sujets tels que « L’herbe est-elle plus verte ailleurs ? » ou encore « L’habit fait-il le moine ». Il s’avère que pour l’établissement, oui…
« Il y avait deux filles voilées dans l’équipe, dont moi, et ça posait problème »
Sabrina, âgée de 19 ans, participe aussi au concours d’éloquence. Mais le fait qu’elle porte le voile va très vite poser problème. Elle témoigne : « Tout se passait bien au début. Mais il y avait deux filles voilées dans l’équipe, dont moi, et ça posait problème. Ils voulaient qu’on enlève notre voile quand on était là-bas, ils voulaient qu’on enlève tout signe religieux ».
Cette décision surprend, car elle est prise tardivement par l’établissement. « C’était vraiment à la dernière minute », précise Sabrina. L’établissement n’a laissé paraître aucun signe de désaccord au départ. « Ce qui m’a d’autant plus choquée, c’est qu’à aucun moment, on a senti que ça dérangeait », ajoute Soraya, l’initiatrice du projet.
Sous couvert de laïcité, cette décision prend de court l’équipe. En effet, la loi du 15 mars 2004 prohibant, dans les écoles, collèges et lycées, le port de signes religieux ne s’applique pas aux établissements privés, même sous contrat.
« Les élèves étaient tous très choqués et déçus. Certains ont décidé d’aller voir les professeurs et de leur demander des explications. En réponse, Féris a reçu un mail pas très cool précisant que l’on n’avait pas à entrer en contact avec les élèves », raconte Soraya.
Un sentiment de rejet et de colère
Après des mois de préparation, les membres de l’association ont ressenti de l’indignation et de l’incompréhension. « On s’est rencontrés et rencontrés, on s’est entraînés et entraînés et entraînés, on était déjà en train d’écrire les textes, on faisait des jeux ensemble pour s’exercer, des liens se sont créés entre les jeunes et nous, et après, bam, ils te sortent ça. Du jour au lendemain », déplore Soraya.
L’une des principales concernées évoque un sentiment de rejet et regrette la tournure que ça a pris. « Les jeunes étaient dégoûtés de ne pas pouvoir continuer avec nous parce qu’on a créé des liens malgré tout, les séances d’entraînement se passaient super bien, on se complétait bien », déplore la jeune femme en école d’infirmière.
L’événement délocalisé au Palais de la Porte Dorée
Suite à ces événements, Féris Barkat a renforcé ses troupes et exporté le concours d’éloquence à Paris, dans un lieu culturel symbolique : le musée de l’Histoire de l’Immigration. Cette fois, le thème change : « Le sujet imposé, c’est l’exil. Alors l’exil sous toutes ses formes, le fait d’être d’un quartier, d’en partir mais on peut aussi parler de l’exil de nos parents, etc. On a carte blanche », explique Soraya.
Ici, la culture est un outil de justice sociale. « Aujourd’hui, je pense qu’on est en train de prendre notre revanche. On était vraiment déterminées à le faire. C’est quelque chose d’important pour moi et toutes les personnes qui se sont mobilisés pendant des après-midi entiers, des soirées à travailler dessus », lance Sabrina.
D’ailleurs, l’interview se déroule entre deux séances de préparation pour le grand jour. « Vu que je viens de rentrer en études depuis peu, c’était compliqué. Mais petit à petit, on a eu des cours, on a appris à structurer notre texte. Là, on est en train d’étudier l’oral, comment le réciter, l’exposer. J’ai écrit, écrit, écrit. J’ai mis mes idées en place. C’est là que tout est venu d’un coup », explique Sabrina. « Je pense que cet événement-là et la partie qu’on va présenter sur le concours d’éloquence seront incroyables et mille fois mieux que ce qui était prévu », ajoute-t-elle.
Pour montrer ce qu’on vaut aux Strasbourgeois, il faut qu’on déchire tout
Personne ne s’est laissé perturber par cette nouvelle organisation, ni même Soraya, qui, au départ, semblait impressionnée par l’ampleur de sa propre initiative. « J’avoue que je me suis lancée un challenge de malade en voulant passer le concours d’éloquence. Je me suis dit, “Soraya tu t’es foutue dans une de ces merdes” », confie-t-elle en riant. « L’éloquence, pour moi, c’est un challenge. C’est aussi pour montrer à mes enfants que j’étais capable de faire autre chose ».
Aujourd’hui, Soraya est prête à en découdre. « Franchement j’ai hâte et j’ai même dit à tous les groupes, que pour montrer ce qu’on vaut aux Strasbourgeois, il faut qu’on déchire tout. Il faut que ce moment reste inoubliable. »
L’objectif, pour Féris Barkat, réside aussi dans le fait de multiplier ces moments « inoubliables » afin de créer un « mouvement d’intelligence collective qui facilite des échanges d’outils permettant de visibiliser les violences ». « La culture n’est pas une fin en soi, c’est un outil de justice sociale et de réapropriation », rappelle celui qui enseigne actuellement un cours à la Sorbonne sur… les violences structurellement transmissibles.
Farah Rhimi