Sur le canal de l’Ourcq, une évacuation sur fond de « nettoyage social »

Bondy 2026-02-04 View source

Il est 6h30 ce mercredi 4 février et la lune, presque pleine, s’élève dans la nuit noire au-dessus de la Seine. Rue de l’Hôtel de ville, les dizaines de tentes disposées sous le long préau de la Cité internationale des Arts sont occupées, à l’exception d’une. Son occupant rassemble ses affaires et s’apprête à quitter les lieux, comme le feront ses camarades dans les minutes suivantes – la consigne imposée par les forces de l’ordre étant de quitter les lieux avant le lever du soleil.

À l’autre bout de Paris, sous le boulevard périphérique dans la galerie de l’Ourcq, les tentes se vident elles aussi, comme tous les matins. Enfin, presque : aujourd’hui, « c’est jour de misa ». L’avant-veille, leurs occupants, en majorité des hommes afghans, ont été sommés via un arrêté de la préfecture de police « portant évacuation des occupants des campements installés sans droit ni titre  » de quitter les lieux. Ce n’est pas le froid qui motive la décision de la préfecture mais le signalement de deux incendies survenus au cours du mois de janvier sur le campement et « dont la nature serait volontaire ». 

« Un argument de nettoyage social », rétorque Utopia 56, une association présente sur le terrain, qui reproche aux services de l’État d’instrumentaliser « les dangers auxquels les personnes sont exposées » afin « de les retourner contre elles et de s’en servir pour les expulser ».

7h15, tout le monde se prépare. @JulieDeleant

Des exilés en quête d’une mise à l’abri

Aux occupants de ses 66 tentes se sont mêlés – « comme lors des mises à l’abri précédentes », précisera dans la matinée un agent de la ville de Paris – de nombreux hommes orientés par divers acteurs sociaux extérieurs au campement, venus spécifiquement pour l’opération de mise à l’abri. Parmi eux, Amir et Saïd, tous deux Afghans, qui travaillent dans l’Essonne pour un préparateur de commandes. Arrivés à Paris il y a plusieurs années, ils ont l’habitude des “misa” et espèrent aujourd’hui une place dans un centre d’accueil.

« On n’y croit pas trop, parce qu’on travaille en intérim et que d’après les associations, nous n’allons pas être prioritaires aujourd’hui pour les places en Île-de-France », précise Amir dans un français fluide. Les bénévoles des associations Utopia56 et Médecins du Monde recueillent quant à eux les informations auprès des agents de la préfecture, reconnaissables à leurs brassards rouge, et à ceux de France Terre d’Asile, les opérateurs chargés par l’État de la coordination de l’opération : combien de bus prévus, et quelles sont leurs destinations ?

Ce dernier détail sera finalement glissé par un policier coopératif : direction l’Occitanie, l’Aquitaine ou le Centre-Val-de-Loire pour les hommes sans emploi, en CAES (centres d’accueil et d’examen de la situation, ndlr) pour les bénéficiaires de protection nationale ou les personnes en grande vulnérabilité, tandis que comme en avaient été justement informés Amir et Saïd, des places pour les travailleurs sont disponibles en Île-de-France.

Travailler et dormir à la rue

Même chose pour Ahmed, serveur dans un bar à cocktails situé dans le centre de Paris. « Honnêtement, je suis heureux d’être ici, j’adore la ville, les Parisiens sont sympas. Mais c’est vrai que j’ai du mal à comprendre : j’ai un contrat en CDI, je paye des impôts, je parle bien français. Ça fait six ans que je suis ici, six ans qu’on me refuse un appartement. »

J’ai l’impression que plus le temps passe, moins il y a de places

De temps en temps, son patron accepte qu’il dorme au bar le soir, « enfin, deux-trois fois par mois, comme les amis. Après, la générosité a des limites, c’est normal. » Il se dit « pas difficile », et considère toutes les options : chambre partagée, foyers, place dans les accueils d’urgence du SAMU social, « et bien sûr de payer ». « Mais c’est de pire en pire, Paris. J’ai l’impression que plus le temps passe, moins il y a de places. » Alors il est venu, comme nombreux de ses compatriotes dans la même situation, tenter sa chance ce matin.

En tête de file, alors que les premiers bus s’apprêtent à partir, deux très jeunes hommes feuillettent les pages d’un lutin plein à craquer de paperasse : récépissés de demande d’asile, contrats de travail, attestations et justificatifs en tous genres. « Beaucoup de papiers pour rien du tout », souffle Ansar*. Eux aussi travaillent – Karam* est plombier, Ansar travaille dans un supermarché. Eux aussi dorment dans la rue.

« C’est une situation stressante. Parce qu’on saute sur l’occasion dès qu’on entend parler de logements disponibles, on prévient notre employeur, on pose une journée. Mais la plupart du temps, les places sont loin de Paris. On perd de l’argent pour rien, on a peur que le patron en ait marre. » C’est d’ailleurs ainsi que Hafez*, un camarade d’Amir et Saïd, dit avoir perdu son travail il y a quatre mois.

Sadie et un camarade guinéen repartent errer dans Paris. @JulieDeleant

Des mises à l’abri qui n’en ont que le nom

Le regard perdu, Sadie, un jeune Guinéen de 15 ans, erre entre les rangées de tentes. Lui en revanche dormait ici, sous le périphérique, depuis plusieurs semaines. « Je ne sais pas où je vais aller, honnêtement. Il faut absolument que je reste à Paris, car j’attends de voir le juge pour enfants qui doit confirmer que je suis mineur. » 

Comme des milliers de jeunes étrangers qui se déclarent mineurs en arrivant sur le sol français, Sadie a vu sa demande de protection retoquée par les agents qui l’ont jugé majeur. Ce dispositif de l’Aide Sociale à l’Enfance lui garantirait pourtant un accès aux services sociaux, à l’éducation et à un logement.

Si la décision du juge était positive, Sadie ferait partie des quelque 60 % de jeunes dont la minorité est finalement reconnue à l’issue d’une procédure dite “de recours” de la minorité (moyenne établie dans le cadre d’une étude réalisée en juin 2025 par la Coordination nationale des jeunes exilé·es en danger). Pour l’heure et les prochains mois, il se contentera des cours de français assurés par les associations et des trottoirs de Paris.

Malgré trois condamnations par l’ONU pour violations graves et systématiques des droits de l’enfant – en 2023, 2024 et plus récemment au mois de janvier 2026 – la France refuse d’appliquer le principe de présomption de minorité durant la procédure de détermination de l’âge. Ne sachant pas où aller, Sadie, son matelas à bout de bras, est donc allé jusqu’à Pont-Marie, où « il attend ». Une certaine quantité de choses : l’appel de l’agent de France Terre d’Asile qui s’active depuis la matinée pour lui trouver une place d’hébergement, le début de la distribution alimentaire du soir, la fin de l’hiver, la réponse du juge.

Combien sont revenues se réinstaller au même endroit après une prise en charge de quelques jours ?

Au total en 2025, 14 opérations de ce type ont eu lieu à destination des personnes exilées, 1 951 d’entre elles ont été prises en charge. « Mais en réalité, c’est très insuffisant car il y a très peu d’adhésion in fine, les places n’étant pas adaptées et pour beaucoup pas pérennes, signale un travailleur social sous couvert d’anonymat. Combien sont revenues se réinstaller au même endroit après une prise en charge de quelques jours ? »

Sous l’esplanade de la Cité des Arts, en dépit d’une mise à l’abri des occupants le 7 janvier dernier, à la nuit tombée les tentes sont, en effet, déjà de retour par dizaines.

Julie Déléant

*Les prénoms ont été modifiés