À Lyon, depuis la mort de Quentin Deranque, syndicats et lieux militants s’organisent face aux menaces de l’extrême droite

StreetPress 2026-03-19 View source

Alerte à la bombe, locaux attaqués, bars et lieux culturels contraints de fermer. Dans les jours suivant la mort du militant néofasciste Quentin Deranque à Lyon, syndicats, associations et lieux militants décrivent un climat de tension.

« Siamo tutti antifa, siamo antifa » : les paroles de ce chant antifasciste résonnent sur la place Guichard, dans le 3ᵉ arrondissement de Lyon (69), face à la Bourse du travail. Le 3 mars, à midi, les syndicats lyonnais ont donné rendez-vous à leurs militants pour un rassemblement intersyndical. Cinq cents personnes ont répondu présent. Selon un responsable de l’Union Solidaires Rhône, qui préfère rester anonyme dans le contexte actuel, l’objectif de ce rassemblement était multiple :

« Se compter, reprendre la rue, redonner confiance à nos militants et, surtout, faire passer le message que les syndicats ne se laisseront jamais impressionner par l’extrême droite. »

Une ambiance particulièrement tendue depuis la mort du militant néofasciste Quentin Deranque, le 14 février, après une rixe ayant eu lieu deux jours plus tôt, en marge d’une conférence de la députée européenne Rima Hassan (LFI) à Sciences Po Lyon. Depuis, les tentatives d’intimidation se multiplient. La nuit du 14 au 15 février, le local de Solidaires a été attaqué par une personne masquée, armée d’une barre de fer. La CGT a reçu le 21 février, une lettre de menace affirmant qu’une bombe avait été déposée dans ses locaux.

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Cinq cents personnes étaient présentes au rassemblement intersyndical du 3 mars à Lyon. / Crédits : Margaux Houcine

Les syndicats s’adaptent

Face à la menace, les organisations s’adaptent. Solidaires a renforcé la sécurité de ses locaux grâce à l’installation de caméras de surveillance. La CGT a aussi mis en place « des mesures pour éviter les agressions : ne jamais rester seul, toujours tracter ou coller en groupe pour être en sécurité », détaille Maude Millier, secrétaire générale de l’UD-CGT du Rhône. À ses côtés, son camarade le secrétaire général de la CGT-Ville de Lyon, Sébastien Douillet, vêtu d’une chasuble rouge, assure que la situation ne date pas de la mort de Quentin Deranque :

« Ça s’inscrit dans un continuum d’une quinzaine d’années lié à un certain laxisme politique à Lyon. On a laissé des bars, des salles de sport, des collectifs d’extrême droite s’implanter. »

Un constat partagé par le responsable de Solidaires. « En 2019, ils avaient déjà attaqué nos anciens locaux. Des camarades se font agresser en plein jour depuis des années », rappelle-t-il.

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À gauche de l'image, Maude Millier est secrétaire générale de l’UD-CGT du Rhône, et à ses côtés, Sébastien Douillet, secrétaire général de la CGT-Ville de Lyon. Ils s'organisent tous deux face à l'extrême droite. / Crédits : Margaux Houcine

Des précautions

Les menaces ne visent pas uniquement les syndicats. La façade de la mosquée de Koba, dans le 1er arrondissement de Lyon, a été vandalisée dans la nuit du 14 février. Les locaux du parti des Écologistes (EELV) ont été ciblés par une alerte à la bombe. « On a fait évacuer les salariés de nos locaux quand on a découvert lundi le mail de menace reçu samedi 21 février », explique Caroline Chevallier, co-porte-parole d’EELV pour la région.

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La nuit où Quentin Deranque est décédé, le local de Solidaires a été attaqué par une personne masquée, armée d’une barre de fer. / Crédits : Margaux Houcine

Le message est identique à celui envoyé aux syndicats. Face au risque, même incertain, de la présence d’un engin explosif, la direction locale du parti a décidé d’évacuer les lieux. Une décision prise par précaution. « Il faut se rendre compte que, pendant une période électorale, la vie de notre siège ne s’arrête pas le vendredi soir. Tout le week-end, des salariés et des militants étaient présents dans les locaux. Cela aurait pu être dramatique », souligne-t-elle.

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Depuis cet épisode, le parti a modifié certaines pratiques pour renforcer la sécurité de ses militants. « Le porte-à-porte, les tractages et les collages se font désormais en groupe d’au moins trois personnes pour faire face à tout type d’attaque. Et il n’y a plus de collage de nuit », détaille Caroline Chevallier. Pour les Écologistes lyonnais, la principale inquiétude ne vient pas nécessairement d’une action organisée de groupes d’extrême droite, mais plutôt « du passage à l’acte d’un individu isolé qui voudrait s’en prendre à nous ».

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En prévention, « le porte-à-porte, les tractages et les collages se font désormais en groupe », explique Caroline Chevallier, co-porte-parole d’EELV pour la région. / Crédits : Margaux Houcine

Annulations en cascade dans le milieu de la fête engagée

Les intimidations de l’extrême droite ont aussi eu des conséquences concrètes à Lyon. Le jour de la marche en hommage au militant néofasciste Quentin Deranque — marquée par des saluts nazis et des propos racistes signalés par la préfète à la justice — plusieurs événements festifs et politiques ont été annulés. Beaucoup d’organisateurs redoutaient la présence massive de militants néonazis dans les rues.

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Le jour de la marche en hommage au militant néofasciste Quentin Deranque — ici avec des affiches à son effigie —, plusieurs événements festifs et politiques ont été annulés. / Crédits : Margaux Houcine

Aimel, association d’aide aux personnes exilées LGBTQ+, et LeBonqueer, collectif militant lui aussi LGBTQ+, ont décidé d’annuler une soirée pour des questions de sécurité. « On est tout ce que déteste l’extrême droite : des immigrés et des personnes LGBT », explique Elie, ancien bénéficiaire devenu bénévole à Aimel. « Et encore, moi j’ai de la chance, je suis blanc. On me dit souvent que je suis le “bon immigré”, mais ce n’est pas le cas de la majorité de mes camarades qui sont accompagnés par l’association », explique celui qui a quitté la Russie il y a trois ans.

Le report de l’événement queer a été vécu comme un crève-cœur par l’ensemble des membres de l’association. « On ne pouvait pas se permettre de mettre en danger nos bénéficiaires. Les médias nous parlaient de plusieurs milliers de militants d’extrême droite dans les rues de Lyon. On ne pouvait pas faire comme si de rien n’était et faire la fête », explique Cédric, bénévole à Aimel. Pour Sergueï, militant à LeBonqueer, il était inenvisageable de se réunir dans un tel contexte. « J’ai déjà vécu des attaques et des agressions de l’extrême droite quand j’habitais dans une autre ville. Là, quand j’ai vu l’actualité, je me suis demandé quel type de zinzin on allait avoir dans les rues de Lyon », lâche-t-il.

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À gauche de l'image, Sergueï du collectif LeBonQueer, et, à droite, Elie de l’association Aimel. Ils ont décidé d'annuler la soirée de leurs associations pour la sécurité de leurs bénévoles et du public. / Crédits : Margaux Houcine

Une décision qui n’est pas sans conséquence : l’objectif de cette soirée était de récolter des fonds pour l’association Aimel pour financer en grande partie l’accompagnement de ses bénéficiaires. Une perte sèche, d’abord difficile à encaisser. Une cagnotte est alors lancée pour tenter de compenser « les pertes ». Résultats : 1.700 euros de dons. « C’est vraiment la bonne nouvelle dans la noirceur de cette période », sourit Maeve, bénévole de l’association LeBonqueer, qui nous accueille dans son salon avec ses trois camarades. « Pour nous, c’est un peu le contre-pied de cette journée et des [attaques de] ces militants d’extrême droite : on a récolté plus d’argent qu’on ne pensait pour ceux qu’ils détestent », explique-t-elle en rigolant.

Faire front commun

Dans les pentes de la Croix-Rousse, dans le 1er arrondissement de Lyon, connues pour leurs lieux militants et culturels engagés, les fermetures se sont multipliées le soir de la marche en hommage à Quentin Deranque. C’est le cas du bar La Pente, chez qui les discussions ont été nombreuses et les avis divergents. « La décision de fermer a été longue et difficile à prendre », raconte Chloé, l’une des gérantes du lieu, assise sur un tabouret au milieu du bar. Pendant plusieurs jours avant la marche, l’équipe hésite. Mais la fermeture s’impose presque d’elle-même. « On a voulu faire front commun avec les autres lieux qui ont décidé de fermer dans le quartier », explique-t-elle. Car La Pente n’est pas un cas isolé. Le Café Rosa, le Rita-Plage, le Groom, l’Alternatibar et d’autres ont décidé de baisser le rideau ce soir-là, en raison de sa réputation qui en fait une cible favorite de l’extrême droite. Plusieurs personnes interrogées décrivent un quartier quasiment à l’arrêt.

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Au bar La Pente, Solène, Chloé et Alex ont eux aussi décidé de fermer boutique, par peur pour leurs équipes et clients. / Crédits : Margaux Houcine


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Fermé le samedi de la marche en hommage à Quentin Deranque, La Pente a depuis repris ses concerts. / Crédits : Margaux Houcine

« Quand on a vu aux informations et sur les réseaux sociaux qu’il risquait d’y avoir une mobilisation de néonazis venus de toute l’Europe, on a aussi pris peur », dit Chloé. La fermeture vise d’abord à protéger les salariés et les clients, mais la décision est aussi nourrie par un sentiment d’abandon. « On ne se sentait pas protégés par les institutions : la minute de silence à l’Assemblée, la préfecture qui autorise la marche… On avait l’impression qu’il n’y aurait pas vraiment de réaction. La fermeture s’est imposée. »

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Ce soir-là, l’ambiance est étrange dans le quartier. « Les pentes [de la Croix-Rousse] étaient mortes », raconte Alex, l’autre gérant du bar aux côtés de son associée. « Même le restaurant indien à côté du bar était fermé, alors qu’il est ouvert tous les jours. » Solène, employée du bar, se souvient encore de l’atmosphère de la soirée. « Mon appartement est devenu une cachette à queers », raconte-t-elle en riant. Elle reprend :

« Sur le moment, c’était insupportable. Tout le monde disait de ne pas sortir. Je voyais les commerces fermer les uns après les autres et les gens se barricader chez eux. »

Dans les prochaines semaines, les gérants et les équipes de plusieurs lieux culturels et festifs du quartier prévoient de se réunir pour réfléchir à la suite. « L’objectif, c’est de ne plus jamais avoir à fermer face à l’extrême droite », explique une responsable de la coordination d’un lieu qui a fermé le jour de la marche, mais qui préfère taire son nom et celui de son établissement. « Mais pour y arriver, il faut qu’on s’organise collectivement avec les autres lieux du quartier. »

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Le bar militant Alternatibar, bien connu des activistes lyonnais, a fermé ses portes pour le week-end de la marche en hommage à Quentin Deranque. / Crédits : Margaux Houcine

Plusieurs questions sont déjà sur la table : comment garantir des espaces sûrs au-delà des murs des établissements, notamment lorsque les clients rentrent chez eux ? Comment réagir en cas de menaces ou d’attaques contre les établissements ? Autant de questions auxquelles vont tenter de répondre les acteurs de la vie nocturne engagée à Lyon, pour ne plus jamais devoir reculer face à l’extrême droite.