Municipale 2026 : À Saint-Denis, une liste d’union des gauches face à la municipalité socialiste

Bondy 2026-01-23 View source

Le dimanche 14 décembre, jour de marché à Saint-Denis, au croisement des rues de la République et Gabriel Péri, les deux artères commerçantes du centre-ville, militants communistes et insoumis prennent une “photo de famille” et scandent : « on va gagner ! » Moins pour s’auto-convaincre de l’issue du scrutin que pour chambrer les quelques socialistes qui distribuent des tracts à quelques pas de là, accompagnés du maire de la ville, Mathieu Hanotin.

La campagne pour les municipales est bien lancée dans la ville de Seine-Saint-Denis. Le 3 décembre, une alliance des gauches a été définitivement scellée. Insoumis, Communistes et la Seine-Saint-Denis au cœur, un groupe citoyen également représenté au conseil municipal de la ville, présenteront une liste commune lors du premier tour des élections en mars. Une nécessité selon eux, face à un édile socialiste jugé trop droitier.

Une gauche unie contre le maire socialiste

« Pour nous, le mandat de Hanotin, c’est de la casse sociale, du mépris des habitants et une gestion autoritaire de la ville », avance Walid Mansouri, jeune militant de la FI. Du haut de ses 17 ans, le lycéen grand et longiligne au sourire adolescent explique avoir construit son engagement politique sur « un profond rejet » des politiques de la municipalité en place.

Des politiques qui ont directement affecté son quotidien et celui de sa famille. « J’habite au centre-ville dans un logement social de Plaine commune habitat, j’ai vu le loyer de mes parents augmenter considérablement depuis le début du mandat », se désole Walid. Le bailleur social – présidé par Adrien Delcroix, également adjoint au maire de la commune – a augmenté ses loyers de 3,5% par an depuis le début du mandat.

Côté mobilité aussi, Walid Mansouri a constaté une évolution. Six arrêts de bus ont été supprimés dans l’hypercentre, mettant à l’arrêt la circulation de trois lignes de bus qui desservaient notamment le marché. « Ma sœur est en fauteuil, elle est atteinte de trisomie 21, ça rend les déplacements plus difficiles. Moi je vais au lycée Rosa Parks à la Plaine [quartier sud de Saint-Denis, limitrophe de Paris, ndlr]. Le bus y amenait directement, je dois maintenant prendre un métro et un autre bus. »

Alors le Dionysien, « né à l’hôpital Delafontaine », s’engage corps et âme pour tenter de faire évoluer les politiques publiques dans la ville. « Je participe quasiment à tous les tractages depuis le début de la campagne, je prends mon sac à dos pour aller réviser à la bibliothèque après », sourit-il.

Quelques mètres plus loin, Mehdi Hmoudane, 24 ans, distribue les mêmes tracts. Lui est militant du PCF. Comme Walid, il a grandi à Saint-Denis et milite depuis le lycée. À 18 ans, il a même été nommé attaché parlementaire de Stéphane Peu à l’Assemblée nationale. « On constate quand même une très nette dégradation du climat global de la ville, avance-t-il. La ville s’est aseptisée, le tissu associatif s’est délité. » 

Pour lui, ce rassemblement de la gauche « redonne un peu d’espoir ». « Chez les militants c’était une volonté affichée depuis plusieurs années, retrace-t-il. Mais cette union ne se construit pas qu’en opposition. Dégager quelqu’un ce n’est pas un programme politique. Et on travaille dur à construire un programme pour les Dionysiens. »

Bally Bagayoko, candidat LFI, tête de liste de l’alliance des gauches à Saint-Denis. @NevilGagnepain

Une ville en profonde mutation

La sensation que la ville a été profondément transformée ces dernières années est partagée par tous les militants. Par la municipalité aussi, même si les uns et les autres n’en tirent pas les mêmes enseignements.

Il y a six ans, à quelques semaines des élections municipales déjà, le Bondy Blog faisait le portrait d’une ville de Saint-Denis « complexe et protéiforme », où se croisent 134 nationalités. Une ville fracturée, entre le grandiose Stade de France, la ville étudiante dans la ville qu’est la fac de Paris 8, une activité culturelle foisonnante à deux pas de Paris, mais des difficultés socio-économiques avec des quartiers très paupérisés. « Une ville où rien ne semble à l’arrêt », écrivait l’auteur.

Plus qu’une simple constatation, cette assertion était aussi prémonitoire. En six ans, Saint-Denis est transfigurée. La commune a été le centre névralgique des Jeux olympiques et paralympiques en 2024. Un nouveau quartier est sorti de terre pour accueillir une grande partie du village des athlètes et un nouveau centre aquatique a été bâti pour accueillir des épreuves.

En janvier 2025, la ville a fusionné avec sa voisine Pierrefitte-sur-Seine, portant la population de 110 000 à 150 000 habitants. Une décision prise à huis clos entre les maires socialistes des deux communes, dénonce l’opposition. En parallèle, le prix du mètre carré a explosé, avec une augmentation de 28 % depuis le début du mandat. Le taux de logements sociaux dans la ville a quant à lui baissé de 3 % depuis 2020.

La sécurité, premier poste de dépense de la ville

Les projets d’urbanisation et les plans ANRU se sont succédé. La gentrification du centre-ville et du quartier de la Plaine s’est accélérée, creusant un peu plus les factures entre les différentes zones géographiques de la ville. Les JOP ont aussi servi de catalyseur de ces grands projets et d’accélérateur des politiques sécuritaires de la municipalité. Ils ont fait de Saint-Denis une ville laboratoire de la vidéosurveillance généralisée. Le nombre de caméras de vidéosurveillance a été multiplié par dix, le nombre d’agents de police municipale par quatre, un nouveau commissariat de police municipale à 19 millions d’euros a été construit, faisant de la sécurité le premier poste d’investissement de la municipalité.

En parallèle, les services publics sont à l’os. Les mouvements sociaux se sont multipliés chez les agents de la ville, notamment ceux des services jeunesse ou des centres sociaux.

L’opposition municipale n’a pu que constater les dégâts, réduite au silence au conseil municipal, tenu d’une main de fer par l’édile socialiste. Face à cela, insoumis et communistes ont dû mettre les vieilles querelles de côté pour faire front commun pour les municipales 2026, comme dans une dizaine de villes du département.

En 2020, le maire sortant Laurent Russier (PCF) et le candidat LFI Bally Bagayoko – ancien communiste, adjoint au maire de 2001 à 2019 – ont affiché de sérieuses dissensions. Le socialiste Mathieu Hanotin ne s’est pas fait prier pour s’engouffrer dans la brèche malgré le retrait du candidat insoumis au second tour. Le socialiste l’a emporté avec 59% des voix d’avance, mettant fin à plus de 70 ans d’administration communiste.

« C’était un contexte très particulier qui a permis la victoire d’Hanotin, se souvient Sofia Boutrih, cheffe de file des communistes à Saint-Denis et première colistière de Bally Bagayoko. Les élections ont eu lieu en plein Covid et le grand gagnant a été l’abstention, surtout dans nos quartiers », rappelle-t-elle. En effet, dans la ville, près de 69 % des électeurs ne s’étaient pas rendus aux urnes.

Alors depuis 2020, l’union s’est construite brique par brique. « On a fait un binôme dès 2021 avec Bally pour les cantonales », rappelle celle qui est également la directrice de la fête de l’Humanité. Au conseil municipal, insoumis et communistes siègent dans un même groupe : Saint-Denis à gauche, aux côtés des élus du groupe citoyen la Seine-Saint-Denis au cœur. « Avec ce groupe on a fait un questionnaire de mi-mandat pour commencer à faire le bilan d’Hanotin et ébaucher un programme », précise l’élue. 

Sofia Boutrih, cheffe de file des communistes à Saint-Denis, en traçage à Saint-Denis. @NevilGagnepain

Mais si l’union et le travail programmatique ne datent pas d’hier, les négociations furent âpres à certains endroits, notamment pour désigner la tête de liste. « J’étais pour faire une sorte de primaire, exprime Sofia Boutrih. Mais la FI avait pour unique exigence d’avoir la tête de liste. »

La FI, malgré sa défaite en 2020, a pu surfer sur ses résultats aux scrutins suivants pour imposer son exigence. Le vent a tourné puisque près de 62 % des électeurs de la ville se sont rendus aux urnes aux législatives de 2024. Les deux députés de la ville, l’Insoumis Éric Coquerel et le communiste Stéphane Peu ont survolé les débats avec respectivement 70 et 72 % des suffrages dans leur circonscription (Ils étaient alors soutenus par le PS au sein du NFP).

LFI a joué surtout sur le score de la présidentielle et des Européennes de 2024 pour asseoir sa domination sur des communistes en perte de vitesse. La liste insoumise menée par Manon Aubry avait écrasé le scrutin 50,4 % contre un triste 4,6 % pour le PCF de Léon Desfontaines. « L’air est à l’insoumission, il faut en tenir compte », assure Bally Bagayoko au Bondy Blog.

On veut montrer qu’on peut mettre en place des politiques démocratiques qui partiront des habitants 

La tête de liste promet une campagne exemplaire. « On veut montrer qu’on peut mettre en place des politiques démocratiques qui partiront des habitants et qui ne sont pas celles d’Hanotin », avance-t-il, et d’évoquer la mise en place de référendums d’initiatives citoyennes et d’un conseil municipal des jeunes.

En cas de victoire le 22 mars, date du second tour, le candidat est conscient que la tâche s’annonce ardue dans un contexte politique et budgétaire défavorable. « L’État donne de moins en moins aux collectivités locales. On s’attend à être dans une situation politique catastrophique, notamment sur l’aspect budgétaire. Clairement, les politiques publiques actuellement ne vont pas en direction des quartiers populaires », constate Bally Bagayoko.

Mais la liste d’union se veut volontariste. « On a des groupes qui travaillent quotidiennement le programme autour de grands axes : la tranquillité publique, le logement, la jeunesse, l’éducation, l’écologie populaire et la démocratie locale », promet Sofia Boutrih. Des enjeux locaux prépondérants sur lesquels le Bondy Blog reviendra plus en détail dans un prochain article d’ici les élections en mars.

Névil  Gagnepain