Loi Duplomb : derrière l’interdiction des néonicotinoïdes, l’autorisation de la manœuvre parlementaire expresse

Les Surligneurs 2025-08-08 View source

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Alors que le Conseil constitutionnel a censuré la réintroduction d’un insecticide, une autre partie de la décision, moins commentée, a un impact sur la vie parlementaire : les Sages ont validé une procédure expresse qui permet à une majorité de couper court au débat.

L’interdiction des néonicotinoïdes occupe la une. Mais, à l’écart du tumulte médiatique, le Conseil constitutionnel, dans sa décision du 7 août 2025, a validé un autre choix, plus discret, mais tout aussi important : celui d’autoriser une mécanique parlementaire permettant d’écourter le débat.

Car au-delà de l’enjeu environnemental, l’opposition de gauche avait attaqué, lors de leur saisine du Conseil constitutionnel, la procédure d’adoption du texte estimant qu’elle avait privé les parlementaires de leur droit d’amendement et, ainsi, vidé le débat démocratique de sa substance. 

Les Sages, eux, n’ont pas eu la même lecture : « Au regard des conditions générales du débat, l’adoption de la motion de rejet préalable en première lecture à l’Assemblée nationale n’a méconnu ni le droit d’amendement, ni les exigences de clarté et de sincérité du débat parlementaire. »

Pas de quoi rassurer certains commentateurs. « Cela veut dire qu’une majorité obéissante à l’exécutif peut faire taire l’opposition et tuer le droit d’amendement, à l’Assemblée nationale comme au Sénat », dénonce le conseiller politique de gauche, François Malaussena, sur son compte Instagram estimant que cette autorisation est une « bombe nucléaire démocratique ».

Alors, qu’en est-il ? Les Sages viennent-ils d’autoriser une arme de destruction massive du débat parlementaire ? 

Un jeu procédural stratégique

Pour comprendre, il faut revenir sur l’adoption de la loi Duplomb. Une procédure accélérée a d’abord été engagée par le gouvernement, le 27 janvier 2025. Concrètement, cela signifie que chaque chambre du Parlement ne pouvait débattre et voter qu’une seule fois sur le texte, limitant ainsi les échanges de fond.

Le projet de loi a été adopté une première fois, en décembre 2024, par le Sénat, dominé par la droite, puis transmis à l’Assemblée nationale, plus divisée. Face aux milliers d’amendements déposés par l’opposition de gauche, les députés favorables à la loi (du bloc central à l’extrême droite) ont alors utilisé une motion de rejet préalable.

Cet outil, prévu par le règlement de l’Assemblée, permet de mettre fin à l’examen d’un texte avant même l’ouverture du débat. S’il est adopté — comme ce fut le cas le 26 mai —, aucun article n’est discuté et aucun amendement n’est examiné. 

Un acte qui peut sembler contre nature. En théorie, la motion de rejet préalable est utilisée pour « faire reconnaître que le texte proposé est contraire à une ou plusieurs dispositions constitutionnelles ou de faire décider qu’il n’y a pas lieu à délibérer », comme il est indiqué dans le règlement de l’Assemblée.

Autrement dit, c’est un outil à la disposition de l’opposition à un texte de loi. Or, cette fois-ci, ce sont les partisans de la loi Duplomb — du bloc central à l’extrême droite — qui ont utilisé la motion pour faire accélérer la procédure… avec succès. 

Après le vote positif du Sénat et le rejet préalable à l’Assemblée, le texte est passé directement en Commission mixte paritaire (CMP), composée de députés et sénateurs en majorité favorables à la loiLogique, puisque cette commission doit respecter la proportionnalité des forces politiques dans les deux chambres. Sans surprise, la version qui en est sortie est restée quasiment identique.

Cette version a ensuite été soumise pour approbation aux deux chambres. Mais à ce stade, l’article 45 de la Constitution prévoit qu’« aucun amendement n’est recevable sauf accord du Gouvernement ». L’exécutif maîtrisait donc pleinement le calendrier et le contenu du texte.

Le Sénat a voté en faveur du projet, suivi par l’Assemblée nationale, où une majorité allant du centre à l’extrême droite s’est formée, laissant la gauche sans possibilité réelle d’intervention.

Une membre du collectif « Cancer Colère » réagit après l’adoption de la loi Duplomb le 8 juillet 2025. Crédit : Guillaume BAPTISTE / AFP

 

Une validation prévisible par le Conseil constitutionnel

L’opposition a alors saisi le Conseil constitutionnel en se fondant sur l’article 44 de la Constitution qui garantit le droit d’amendement des parlementaires. En vain ! Il faut dire que les Sages n’en sont pas à leur première décision concernant cette procédure expresse. 

Saisi par l’opposition de gauche en 1995, puis par l’opposition de droite en 2012, le Conseil avait déjà validé cette procédure qui semble irriter les parlementaires qui en sont la cible… avant qu’eux-mêmes ne l’utilisent à leur tour une fois dans la majorité. 

« Le bon déroulement du débat démocratique et le bon fonctionnement des pouvoirs publics constitutionnels, supposent que soit pleinement respecté le droit d’amendement conféré aux parlementaires […] et que parlementaires comme Gouvernement puissent utiliser sans entrave les procédures mises à leur disposition […] cette double exigence implique qu’il ne soit pas fait un usage manifestement excessif de ces droits », détaillent les Sages dans leur décision du 7 août 2025, comme ils l’avaient fait dans les précédentes. 

Mais surtout, la justification proposée par la plus haute juridiction du pays renvoie à une autre manœuvre qui fait tout autant bondir majorité et opposition depuis des années : l’obstruction parlementaire.

Cette stratégie consiste à déposer des milliers d’amendements —  parfois en ne changeant qu’une virgule — pour ralentir les débats et retarder le vote. Pratique lorsque l’opposition se sent en minorité sur un texte qu’elle juge important, moins lorsque l’on est une majorité et que l’on souhaite faire adopter une loi rapidement. 

Sur les retraites, par exemple, La France Insoumise et le gouvernement ont, tour à tour, utilisé cette manœuvre à leur avantage. Lors de l’examen de la réforme, LFI avait inondé l’hémicycle d’amendements : près de 10 000 en avaient été ainsi déposés, ce que plusieurs ministres avaient qualifié « d’obstruction systématique ». 

Quelques mois plus tard, à deux jours du débat sur une proposition de loi de LFI visant à abroger le report de l’âge légal à 64 ans, ce sont les députés macronistes qui déposaient 960 amendements. Le député écologiste Benjamin Lucas avait alors dénoncé un « sabotage » orchestré par la majorité.

Et c’est à nouveau ce qu’il s’est passé avec la loi Duplomb. Deux tiers des 3 500 amendements déposés autour de cette loi l’ont été par l’opposition de gauche, rapporte Reporterre

Le Conseil en a ainsi conclu que la motion de rejet préalable n’avait pas pour but de « marquer une opposition de fond au texte, mais […] d’accélérer sa procédure d’adoption, face à un usage du droit d’amendement qui était regardé comme une volonté d’obstruction », selon son communiqué de presse.

Une opposition condamnée à être muselée ?

L’opposition, qu’elle soit manifestement de gauche comme de droite, souffre toujours de ces ruses parlementaires. Et à chaque fois que le Conseil constitutionnel est saisi, il ne fait que dire l’état du droit.

La solution serait alors que ces oppositions, de gauche ou de droite depuis 1958, qui semblent si désarmées face aux failles dont profite la majorité, changent les textes lorsqu’elles arrivent au pouvoir. Mais lorsque lesdites oppositions deviennent la majorité, ces ruses deviennent bien souvent un coup providentiel.

 

Auteurs :

Auteur : Guillaume Baticle, doctorant en droit public à l’Université de Poitiers

Relecteurs : Bertrand-Léo Combrade, professeur de droit public, université de Poitiers

Etienne Merle, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Clara Robert-Motta, journaliste

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