C’est quoi le « marxisme classique » ?

Frustation Magazine 2026-03-03 View source

C’est quoi le « marxisme classique » ?


En 1976, l’historien britannique Perry Anderson proposait, dans un livre de référence, le concept de “marxisme occidental”. Celui-ci désignait un ensemble d’auteurs et de théories marxistes qui ont émergé en Europe de l’Ouest entre les années 1920 et 1970 et rassemblant des auteurs comme Georg Lukács, Antonio Gramsci, Theodor W. Adorno, Herbert Marcuse, Walter Benjamin, Jean-Paul Sartre ou encore Louis Althusser. Ce “marxisme occidental” se distinguerait du “marxisme classique” incarné par des figures comme Marx, Lénine, Rosa Luxemburg ou Léon Trotsky, et du “marxisme officiel” stalinien qui se serait développé en URSS. L’année dernière les Editions Sociales rééditaient, avec une préface inédite, ce texte, qui ne dissimule ni son approche assez critique de ce “marxisme occidental” ni ses sympathies trotskistes. La postface est, elle, un modèle en termes de capacité d’autocritique sur son propre texte, et une ouverture plus grande à une lecture non dogmatique du marxisme que le texte original. Si tous ces noms ne vous sont pas tous très familiers, pas d’inquiétude, nous allons les passer rapidement en revue ! Ce premier article sera donc consacré à ce “marxisme classique” selon Perry Anderson, qui sera complété par un second sur le “marxisme occidental”. 

Petits rappels historiques sur l’origine du marxisme et sa diffusion

Lorsque Marx écrivait que les philosophes n’avaient fait qu’interpréter le monde alors qu’il s’agissait désormais de le transformer, il définissait un programme historique et affirmait une rupture avec une philosophie hors sol. Le marxisme naît ainsi au XIXe siècle comme une théorie liée à l’action, indissociable d’un mouvement ouvrier organisé et international.

À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, le capitalisme, entré dans une phase monopoliste (une période où quelques très grandes entreprises dominent) et impérialiste (guerrière), exige alors une analyse économique d’une profondeur nouvelle capable d’expliquer cette concentration du capital, l’expansion coloniale et les guerres inter-impérialistes. Des figures comme Vladimir Lénine, Léon Trotsky, Rosa Luxemburg ou Nikolai Boukharine s’emploient alors à penser cette nouvelle configuration historique. 

En août 1914, les principaux partis de la IIe Internationale (une organisation créée en 1889 qui regroupait des partis socialistes européens pour coordonner leur action politique) votent les crédits de guerre et se rangent derrière leurs bourgeoisies nationales. L’unité est détruite en une semaine. Une minorité internationaliste – notamment Lénine, Trotsky, Luxemburg et Boukharine – entre alors en résistance ouverte contre la guerre et dénonce la trahison des directions social-démocrates.

Révolution de février 1917

C’est en Russie que la crise débouche sur une rupture révolutionnaire. En février 1917, des masses de gens affamés et épuisés par la guerre renversent le tsarisme, le régime autoritaire de l’Empire russe où le tsar (le monarque) exerçait un pouvoir quasi absolu. En huit mois, le Parti bolchevique, dirigé par Lénine, se prépare à la prise du pouvoir. En octobre, Trotsky organise militairement l’insurrection et la révolution socialiste triomphe là où, en vérité, peu de gens l’attendaient. Mais cette victoire crée immédiatement une réaction. De 1918 à 1921, des blocus, des interventions étrangères et la guerre civile ravagent le pays. Lénine préside le Conseil des commissaires du peuple (le gouvernement mis en place par les bolcheviks) tandis que Trotsky organise l’Armée rouge. L’État soviétique survit, mais au prix d’immenses pertes humaines.

Dans le reste de l’Europe, une vague révolutionnaire se déroule en 1918-1920 mais est vaincue. La menace la plus sérieuse pour l’ordre capitaliste surgit en Allemagne, où des conseils d’ouvriers et de soldats – des assemblées élues de travailleurs et de militaires pour organiser la lutte politique et exercer directement le pouvoir – apparaissent dès novembre 1918. Mais la révolution allemande est écrasée en 1920. Partout hors de Russie le capitalisme l’emporte.

Des travailleurs armés lors de la révolte spartakiste allemande en 1919

C’est dans ce contexte que naît en 1919 la IIIe Internationale, à Moscou encore assiégée. Cette organisation créée pour coordonner les partis communistes du monde entier se structure réellement en 1920 et s’implante solidement dans plusieurs pays européens. Mais l’isolement de la révolution russe pèse lourdement sur son évolution.

La victoire politique de Staline au sein du parti bolchevique après le décès de Lénine fixe le destin du socialisme soviétique : une classe bureaucratique privilégiée se consolide au-dessus de la classe ouvrière et par son exploitation, appuyée par un régime policier extrêmement brutal. Les mouvements populaires sont étouffés, l’autonomie des travailleurs est supprimée et les anciens compagnons de Lénine sont progressivement assassinés. Le travail théorique “sérieux” cesse pratiquement en URSS : le marxisme y devient une sorte de dogme d’État, à la limite du religieux, vidé de sa force critique.

Pendant ce temps, la crise mondiale de 1929 plonge le capitalisme dans son plus grand effondrement historique. Mais loin d’ouvrir mécaniquement la voie au socialisme, celle-ci favorise au contraire l’essor de dictatures fascistes, conçues, notamment, comme solutions au “danger communiste”. En Italie, le fasciste Benito Mussolini met fin à toute opposition légale dès 1926. En Allemagne, le nazi Adolf Hitler arrive au pouvoir en 1933 et annihile le mouvement ouvrier. En Espagne, un putsch militaire débouche sur une guerre civile de trois ans, conclue par la victoire du dictateur Franco. Ainsi, au moment même où le capitalisme entre dans une phase de crise aiguë, le mouvement ouvrier européen subit des défaites historiques majeures.

Perry Anderson constate qu’un angle mort traverse toute cette période : “l’État démocratique bourgeois” (celui que l’on connaît encore aujourd’hui sous des formes nouvelles). Ni Marx, qui ne le vit jamais stabilisé, ni Lénine, dont l’adversaire était le tsarisme, ne produisirent d’analyse approfondie de celle-ci. Pour Anderson, cette lacune théorique pèsera lourd dans les décennies suivantes.

Les penseurs du “marxisme classique” 

Pour résumer le plus simplement possible, la conception classique marxiste de l’histoire repose sur une progression depuis les sociétés qu’elle qualifiait de “primitives” jusqu’au capitalisme, via le contrôle croissant de l’homme sur la nature grâce au développement des forces productives, qui désignent l’ensemble des moyens de production (machines, outils, technologie) et du travail humain disponibles pour produire des biens ou des services. Cette maîtrise progressive représentait une émancipation des contraintes naturelles, mais ses fruits étaient confisqués par les classes exploitantes successives à travers la division sociale du travail. Ce n’est qu’avec l’avènement du communisme que les producteurs pourraient se réapproprier ces fruits, instaurant une société d’abondance, où la domination de la nécessité laisserait place à ce que Marx appelait le « royaume de la liberté ».
Entrons davantage dans le détail, toujours grâce aux remises en contexte de Perry Anderson. 

Marx et Engels : les fondateurs

Karl Marx (1818-1883) et Friedrich Engels (1820-1895) naissent dans des familles bourgeoises prospères : le premier est fils d’avocat, le second fils d’industriel. Pourtant, ils se destinent très vite au projet de comprendre le capitalisme (le système économique dans lequel nous vivons toujours) pour le transformer. Entre vingt et trente ans, Marx règle ses comptes avec l’héritage philosophique de Hegel (philosophe allemand connu pour sa pensée sur l’histoire, la dialectique et le développement de l’esprit humain) et Feuerbach (philosophe allemand qui a critiqué la religion et influencé le matérialisme en affirmant que les idées religieuses reflètent les besoins humains), ainsi qu’avec la pensée politique de Proudhon (souvent considéré comme le premier théoricien de l’anarchisme et célèbre pour sa critique de la propriété), tandis qu’Engels découvre en Angleterre la terrible condition ouvrière et dénonce les doctrines économiques qui la légitiment. Ensemble, ils écrivent Le Manifeste du Parti communiste, à la veille des révolutions de 1848 – une série d’insurrections en Europe où le peuple, inspiré par le nationalisme et le socialisme, réclama des réformes politiques, sociales et démocratiques.

La contre-révolution victorieuse les contraint à l’exil en Angleterre. Marx analyse la révolution française et le Second Empire, Engels tire les leçons de l’échec de la révolution allemande. Seul à Londres et sans ressources, Marx entreprend alors la reconstruction théorique du mode de production capitaliste, soutenu par la solidarité financière d’Engels. Après quinze années de travail, paraît le premier volume du Capital, monument de théorie économique.

Marx participe également à la fondation de la Ière Internationale – une association de mouvements ouvriers et socialistes européens visant à coordonner la lutte des travailleurs pour leurs droits et l’émancipation sociale – et analyse la Commune de Paris de 1871, un gouvernement révolutionnaire insurrectionnel dirigé par les ouvriers et les militants socialistes qui a brièvement administré Paris avant d’être réprimé par l’armée. Avec Engels, il correspond et débat avec des socialistes à travers l’Europe et au-delà. 

Premier congrès de la Première Internationale (1864-1876)

Leur contribution fondamentale repose sur plusieurs axes : la théorie économique du capitalisme, la critique des rapports de production, et l’horizon communiste comme société d’abondance et de liberté. Dans ses textes intitulés les Grundrisse, Marx affirme notamment que les besoins humains naissent pauvres et ne se développent qu’avec la croissance des forces productives. Comme l’explique Perry Anderson : “À la fois pour Marx et Engels, le « règne de la liberté » était défini par la surabondance matérielle au-delà du « règne de la nécessité » qui gouvernait à la fois les sociétés qui ignoraient encore les classes sociales et les sociétés de classes.” 

Cependant, Perry Anderson souligne que plusieurs zones de leur travail restent incertaines ou limitées. Premièrement, Marx n’a jamais produit d’analyse profonde de l’État capitaliste dans sa forme moderne. Son étude du bonapartisme sous Napoléon III constitue une exception mais il généralise cette expérience à l’ensemble des États bourgeois, sans analyser par exemple le parlementarisme anglais ou la IIIe République française. Deuxièmement, Marx a affirmé un peu vite que le capitalisme supprimerait les nations alors même que celui-ci a largement renforcé les nationalismes. Troisièmement, même dans l’économie, certaines hypothèses du Capital – notamment la théorie de la valeur (l’idée que la valeur d’un bien dépend du travail nécessaire pour le produire), la distinction entre travail productif et improductif (l’idée que certaines activités produiraient de la richesse objective tandis que d’autres ne produiraient pas de valeur économique), le théorème de la baisse tendancielle du taux de profit (l’idée selon laquelle, à long terme, le profit moyen des entreprises tend à diminuer à cause de l’augmentation de la mécanisation par rapport au travail humain) et la polarisation des classes (l’idée que tout tendrait vers deux blocs clairs : la bourgeoisie contre le prolétariat) – restent largement débattues et pas toujours vérifiées empiriquement.

Lénine : le leader de la révolution bolchévique

Fils d’un fonctionnaire, Vladimir Lénine incarne le passage du marxisme théorique des fondateurs à la pratique révolutionnaire organisée. Il fonde le Parti bolchevique en Russie et publie des études majeures, comme Le Développement du capitalisme en Russie, une analyse approfondie de l’économie rurale russe. Son ouvrage L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme propose un cadre théorique des guerres capitalistes, des volontés d’annexion et de l’exploitation coloniale.

V. I. Lénine à Razliv en 1917 par Arkadi Rylov — Domaine public

Mais l’apport majeur de Lénine est politique : en l’espace d’une vingtaine d’années, il construit les concepts et méthodes permettant de conduire une lutte prolétarienne couronnée de succès. Propagande et agitation, grèves et manifestations, alliances de classe, organisation du parti, autodétermination nationale, interprétation des conjonctures internationales, usage du parlementarisme et préparation de l’insurrection : toutes ces démarches sont aussi un vrai travail intellectuel qui élabore une véritable théorie de l’action révolutionnaire.

Comme l’explique Perry Anderson : “Des « Thèses d’Avril » à « Sur l’impôt en nature » en passant par « L’Etat et la Révolution », « Le marxisme et l’insurrection », et Le Gauchisme maladie infantile du communisme, les écrits de Lénine pendant ces années établirent de nouvelles normes au sein du matérialisme historique – « l’analyse concrète d’une situation concrète » qu’il appelait « l’âme vivante du marxisme » acquérant ainsi une telle force dynamique qu’on commença peu après à utiliser le terme de léninisme”. 

Lénine fut ainsi le premier à articuler la théorie marxiste avec une pratique politique aboutissant à la création d’un État communiste. En 1917, la réémergence des soviets le convainc que ces conseils ouvriers sont la bonne forme d’un pouvoir “prolétarien”. Cependant, il ne fera pas de vrais liens entre sa doctrine du parti et celle des soviets. On assistera ainsi, après la guerre civile, comme le dit Perry Anderson, à un glissement rapide du “démocratisme radical des soviets” vers un “autoritarisme radical de l’Etat russe”.  

En 1921, son texte Le Gauchisme, maladie infantile du communisme synthétise les leçons de l’expérience bolchévique pour les partis communistes naissants dans les pays où le capitalisme est le plus développé, abordant pour la première fois les problèmes de stratégie dans des contextes parlementaires et réformistes plus complexes que l’Empire tsariste. Mais selon Perry Anderson, son analyse de l’État reste malgré tout limitée : dans L’État et la Révolution, il traite l’État bourgeois sur un plan général, sans intégrer les différences fondamentales entre l’autocratie tsariste et les démocraties parlementaires occidentales. Ce flou théorique contribue, après sa mort en 1924, à l’incapacité de la IIIe Internationale, désormais sous direction de Staline, à s’implanter dans les populations des principaux centres du capitalisme, comme l’Angleterre ou les États-Unis. 

Rosa Luxemburg, la spartakiste 

Fille d’un marchand de bois, Rosa Luxemburg fut l’une des figures les plus importantes du marxisme européen. Elle fût d’abord “la tête pensante” du Parti social-démocrate polonais avant de devenir, en Allemagne, la fondatrice la plus célèbre du Parti communiste allemand (KPD).

Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, timbre-poste de 1949

Pour Perry Anderson, son apport théorique majeur est à trouver dans L’Accumulation du capital (1913). Rosa Luxemburg y démontre notamment, à la veille de la Première guerre mondiale, la nécessité structurelle pour les puissances capitalistes d’une expansion impérialiste en Europe de l’Est, en Asie et en Afrique. Se faisant elle anticipe les questionnements de Lénine sur le sujet, trois ans plus tard dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916). Les thèses sont toutefois différentes : pour Luxemburg, le capitalisme a besoin de marchés non-capitalistes pour écouler ses marchandises et réaliser de la plus-value. L’impérialisme n’est pas un stade tardif du capitalisme comme chez Lénine mais une nécessité structurelle du capitalisme depuis sa phase initiale (d’accumulation) : celui-ci doit en permanence pénétrer, détruire et absorber des formations sociales non capitalistes (paysanneries, colonies, économies précapitalistes…) – ce qui créera une contradiction future. En effet, dans ce modèle, le capitalisme est condamné à s’étendre tant qu’il existe des zones non capitalistes mais une fois le monde entièrement intégré à celui-ci, le système rencontrerait une limite historique et risquerait de s’effondrer. Pour Lénine en revanche, “la réalisation de la plus-value est possible même dans une société purement capitaliste”. Lénine analyse la concentration du capital qui a abouti à un “stade monopoliste du capitalisme” : une période où les petites entreprises disparaissent au profit de grandes firmes qui elles-mêmes s’absorbent entre elles pour arriver à une situation où quelques groupes géants dominent chaque secteur. Ainsi les grandes firmes concentrées ont une capacité de production énorme mais, dans leur propre pays, le marché est limité ce qui fait que les profits finissent par baisser et les opportunités d’investissement se raréfient (c’est ce qu’on appelle une “suraccumulation de capital”). Ces monopoles vont donc chercher auprès de l’Etat de l’aide pour conquérir des nouvelles sources de matières premières, des nouvelles zones d’investissement, une nouvelle main-d’œuvre bon marché et de nouveaux débouchés. Pour Lénine, il n’existe déjà plus de véritables “territoires libres” du capitalisme, le monde est déjà presque entièrement partagé entre grandes puissances coloniales, ce qui signifie que toute expansion suppose de s’en prendre à une autre puissance. La rivalité commerciale devient une rivalité militaire et c’est ce qui peut expliquer la Première Guerre mondiale pour Lénine. Autrement dit, pour Luxemburg le capitalisme a besoin d’un extérieur non-capitaliste pour survivre tandis que pour Lénine le capitalisme peut être totalement mondialisé tout en restant conflictuel parce que les grands capitalistes se disputent la domination.

Dans le SPD (Parti Social-démocrate d’Allemagne) dans laquelle Luxemburg milite avant de cofonder le KPD, elle s’insurge contre la dérive réformiste du parti (c’est-à-dire le passage d’un mouvement révolutionnaire vers des méthodes modérées cherchant à améliorer le système existant par des réformes plutôt que par la révolution) desquelles on peut déduire, selon l’historien britannique, les germes d’une critique de la “démocratie” capitaliste. Elle défend également “la spontanéité prolétarienne” – l’idée que les ouvriers, par leurs luttes, peuvent agir pour défendre leurs intérêts sans direction préalable d’un parti politique – et une conception avancée de la liberté. Suivant la révolution russe depuis la prison, Rosa Luxemburg perçoit les dangers liés à la dictature bolchévique instaurée pendant la guerre civile. 

À peine est-elle libérée de prison qu’elle se lance dans l’organisation d’une révolution (la révolution “spartakiste”) en Allemagne. C’est ainsi qu’elle rédige le programme du KPD et en devient l’une des figures centrales. Mais sa vie et son combat sont brutalement interrompus : deux semaines plus tard, Rosa Luxemburg est assassinée. 

Trotsky et la “révolution permanente” 

Léon Trotsky écrivit Bilan et Perspectives à seulement 27 ans à la suite de la révolution russe de 1905, un soulèvement populaire en Russie contre le tsarisme, marqué notamment par des grèves, des manifestations et la création de soviets. Comme le dit Perry Anderson, cette étude prévoyait déjà avec précision “l’évolution future de la révolution socialiste en Russie”. Trotsky écrivit ensuite également sur “l’art de la guerre” dans Comment la révolution s’est armée, ainsi que sur l’avenir de la culture dans Littérature et révolution

Trotsky s’adressant à l’Armée rouge – Par Bain News Service, publisher — Library of CongressCatalog

Après sa participation à la révolution bolchévique, il est contraint à l’exil en raison de la répression stalinienne en 1929, avant d’être assassiné au Mexique en 1940. Sa vie après la mort de Lénine fut dédiée, comme l’indique l’historien, à la lutte pour “libérer le mouvement ouvrier international de la domination bureaucratique” afin de poursuivre le renversement du capitalisme à l’échelle mondiale. C’est ainsi en exil que Trotsky produit certains de ses principaux travaux : son Histoire de la révolution russe (1930), ses analyses sur la montée du nazisme en Allemagne comme ses textes sur les situations politiques en France, en Angleterre et en Espagne. Il développe également une théorie “de la nature de l’État soviétique et du destin de l’URSS sous Staline”. 

Une de ses contributions théoriques majeures fût la notion de “révolution permanente”, élaborée pour expliquer le cours de la révolution russe. Ce mot d’ordre qu’il reprend à Marx pour le développer et en faire une vraie théorie s’oppose à la “révolution par étapes” : dans celle-ci, pour arriver au communisme, il faut d’abord une révolution bourgeoise (comme la Révolution française de 1789 par exemple) qui instaure la démocratie parlementaire et développe le capitalisme. Ce n’est que dans un second temps qu’une révolution socialiste est possible. La “révolution permanente” s’oppose également au “socialisme dans un seul pays” défendu par Staline : l’idée qu’il faudrait mettre une pause à la révolution mondiale contre le capitalisme pour se concentrer sur la solidification du communisme en URSS via une économie planifiée et autarcique (indépendante du marché mondial). Pour Trotsky, précisément il n’y eut pas de révolution bourgeoise classique en Russie : la classe ouvrière prit directement le pouvoir après la chute du tsarisme et c’est bien l’isolement de la Russie empêcha la consolidation du socialisme. Selon la théorie de la révolution permanente, la bourgeoisie des pays peu développés sur le plan capitaliste (comme la Russie tsariste) est trop faible, trop liée aux intérêts des pays étrangers pour développer réellement le capitalisme, le prolétariat doit donc prendre le pouvoir directement sans passer par une phase bourgeoise. Toutefois, comme le développement économique passerait par la “division internationale du travail” (la répartition des tâches économiques entre pays, où certains produisent, par exemple, des matières premières et d’autres des produits industriels ou technologiques), un système autarcique dans un seul pays condamnerait le socialisme. Le seul moyen pour éviter une dépendance toujours plus accrue au marché mondial et à l’extérieur serait précisément de poursuivre la révolution dans le monde entier, sans quoi le pays communiste isolé finirait inévitablement ruiné et/ou agressé militairement. La révolution est donc “permanente” à la fois dans le fait que les phases révolutionnaires ne sont pas séparées mais s’enchaînent sans rupture, et à la fois dans le fait qu’elle ne peut pas s’instaurer dans un seul pays mais doit continuellement s’étendre. Trotsky fut également un des premiers marxistes à produire une analyse de la bureaucratisation d’un État ouvrier en scrutant les paradoxes de l’URSS stalinienne des années 1930. 

En résumé, le marxisme classique, tel que l’analysait Perry Anderson, se déploie autour de quelques figures centrales comme Marx et Engels, qui ont jeté les bases théoriques d’une compréhension critique du capitalisme et d’un horizon communiste ; Lénine, qui articule théorie et pratique révolutionnaire en Russie ; Rosa Luxemburg, qui insiste sur la spontanéité prolétarienne et propose une théorie de l’impérialisme à la veille de la Première guerre mondiale, ou encore Trotsky qui théorise la “révolution permanente”, pointe l’impasse d’un communisme isolé dans un seul pays et le danger mortel de la “bureaucratisation” stalinienne. Ces auteurs partagent une exigence intellectuelle et politique : comprendre le capitalisme dans ses structures et contradictions pour orienter l’action des travailleurs et des travailleuses. Mais, comme le montre Anderson, leurs analyses laissent aussi des zones d’ombre. C’est à la fois en continuité et en rupture avec ce marxisme que se développera le “marxisme occidental” que nous traiterons dans le prochain article. 

Sur le marxisme occidental (1971, reed. 2025), Perry Anderson, Les Editions Sociales, 216 pages, 15 euros
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Rob Grams
Rob Grams
Rédacteur en chef adjoint
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