À la veille des municipales, la mobilisation des associations pour faire du droit à l’hébergement un enjeu central
Près de 5 000 personnes sans abri, parmi lesquelles 1 400 familles, ont été recensées dans le Grand Paris lors de la dernière Nuit des solidarités, organisée fin janvier 2026. Un chiffre record depuis que l’initiative a été mise en place il y a bientôt dix ans, et qui ne cesse de croître, en particulier en banlieue, avec une augmentation de 32 % par rapport à 2025. Un enjeu qui relève de la compétence de l’État, mais qui concerne aussi les municipalités.
Dans un contexte de progression fulgurante des idées d’extrême droite, un plaidoyer a été rédigé à l’initiative de l’association Modus Operandi et plusieurs collectifs citoyens. Il est soutenu aujourd’hui par 50 organisations favorables à l’accueil inconditionnel.
Karine Gatelier, anthropologue et chargée d’action-recherche dans l’association Modus Operandi, insiste sur le bénéfice général pour l’ensemble de la société de construire une politique d’accueil. « Cela consiste à assurer l’égalité des droits, un égal accès aux droits et aux services. Par exemple, quand on développe un meilleur réseau de transport en commun, le plus grand nombre en profite. »
Forte mobilisation auprès des candidats à Paris
À Paris, la mobilisation des associations est totale depuis déjà plusieurs mois, notamment depuis la reformation du collectif Le Revers, qui s’était créé en amont des Jeux olympiques et paralympiques 2026 pour dénoncer le « nettoyage social » de la capitale, regroupant plus de 30 associations et collectifs. Sur son site, Le Revers a publié dès l’automne dernier un plan de prise en charge qui propose 12 grandes mesures avec un budget de 110 millions d’euros alloué à la lutte contre le sans-abrisme. Parmi ces grandes propositions : un accueil digne des personnes exilées, une prise en charge adaptée des mineurs en procédure de reconnaissance de minorité, ou encore un accès inconditionnel aux services sociaux parisiens pour les personnes à la rue.
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« L’idée, c’est vraiment que le ou la future maire de Paris mette la question du sans-abrisme au cœur de son mandat et perçoive les associations comme des partenaires stratégiques dans l’action sociale », explique Simon Burruni, responsable de la lutte contre les exclusions au sein de l’Uriopss Île-de-France, un réseau d’associations basé à Montrouge (Hauts-de-Seine), qui fait partie du Revers. « Nous, on est acteurs associatifs, pas candidats, on préfère parler de nos propositions plutôt que de rentrer dans une bataille de communication politique », renchérit l’ancien éducateur spécialisé.
Depuis plusieurs semaines, lui et ses collègues rencontrent les équipes de campagne des différentes listes – hors extrême droite – afin de leur soumettre ces mesures. Un travail qui semble porter ses fruits, car plusieurs d’entre eux ont repris certaines propositions à leur compte. C’est le cas d’Emmanuel Grégoire (Parti socialiste), qui propose l’ouverture de 4 000 places supplémentaires d’hébergement d’urgence pour les familles et mineurs isolés à la rue. Pierre-Yves Bournazel (Horizons), lui, s’est saisi des questions liées aux dispositifs de soins et d’addiction. Sophia Chikirou (LFI) avait, elle, affirmé en janvier vouloir se « fier » au collectif en reprenant l’ensemble de ses propositions.
Difficultés à se faire entendre en petite couronne
Si ces revendications trouvent un certain écho à Paris, où la mairie cumule les compétences d’une commune et d’un département, les associations peinent encore à faire entendre les voix des personnes sans abri et mal logées dans de nombreuses villes. À Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), le maire sortant Pierre Bell-Lloch (PCF) promettait en septembre 2025 de réquisitionner des logements pour héberger les habitants d’un squat expulsés l’été dernier. Près de huit mois plus tard, une douzaine d’hommes seuls continuent de survivre dans un campement de fortune sur les quais de Seine, inondés récemment par les fortes crues.
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Interpellé à de nombreuses reprises par les premiers concernés soutenus par l’Assemblée pour le logement 94 et Utopia 56, le maire, candidat à sa réélection, n’a pour l’instant pas donné suite. « Toute l’opposition du maire s’est rapprochée de nous pour nous soutenir. Même si je n’ai pas trop confiance dans les politiques, je me dis que ça peut nous faire avancer », explique Jonathan, un exilé congolais, la trentaine, expulsé début août du squat où il vivait depuis 2018. « On espère qu’avec les élections municipales la pression sera plus importante », abonde de son côté Nathan Lequeux, coordinateur de l’association Utopia 56 à Paris.
Les habitants se retrouvent en impayé très vite, et dès le deuxième mois de retard de loyer, ils lancent la procédure d’expulsion
À Montreuil, des collectifs d’associations et des habitants ont envoyé une lettre ouverte au maire, Patrice Bessac, pour demander la transformation de l’annexe de l’école Berthelot en un lieu d’accueil et de solidarité. À ce jour, aucune solution viable n’a été trouvée.
Un militant du collectif Commun Maïs à Montreuil pointe l’inaction de la mairie et son refus de dialogue. « Elle laisse cette annexe fermée depuis des années alors qu’elle pourrait répondre à des besoins très concrets et alors même que de nombreuses associations à Montreuil et à l’échelle de l’Île-de-France se portent garantes d’un tel projet. »
Il dénonce l’attitude de la mairie qui rappelle que l’hébergement est la prérogative de l’État. « On pense que dans le contexte actuel, la municipalité a le devoir et les moyens légaux de proposer une solution crédible d’accueil dans sa ville. »
En Seine-Saint-Denis, les expulsions locatives explosent
La Seine-Saint-Denis connaît par ailleurs le triste record d’expulsions locatives, des procédures accrues depuis l’adoption de la loi Kasbarian-Bergé. Dans le département, elles ont augmenté de 112 % entre 2022 et 2023, avec encore une augmentation de 25 % en 2024.
À Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le choc se fait sentir. « Il y a eu une explosion complète des loyers avec 3,5 % d’augmentation annuelle auxquels s’ajoutent les 1,5 % imposés par Plaine Commune Habitat. Les habitants se retrouvent en impayé très vite, et dès le deuxième mois de retard de loyer, ils lancent la procédure d’expulsion », dénonce Marie Huiban, militante historique du DAL dans la ville.
Une situation d’urgence qui renvoie, selon elle, aux politiques municipales, dont relève le bailleur social Plaine Commune Habitat. La militante plaide donc, notamment, pour l’application de la loi sur la réquisition, qui permet aux maires de réquisitionner des logements vides de manière exceptionnelle, ou encore pour l’arrêt des démolitions de logements sociaux dans la ville.
Dans la ville dirigée par le socialiste Mathieu Hanotin, le nombre de personnes à la rue est le plus élevé hors Paris. Le comité local de l’association Droit au logement (DAL) affirme avoir contacté les différentes listes candidates depuis mi-février, avec un ensemble de propositions concrètes en matière de droit au logement et de défense des locataires. Une série de mails restés lettre morte pour l’instant.
Reste à savoir si l’association obtiendra des réponses d’ici aux élections des 15 et 22 mars prochains, et surtout si la prochaine équipe municipale fera de ces revendications une priorité.
Dario Nadal et Hervé Hinopay