Messe en latin et Manif pour tous : l’étonnant « recadrage républicain » de Laissez-les servir
Au camp d’été “Laissez-les servir”, l’uniforme militaire est de rigueur pour tout le monde. Aussi la soutane blanche qui virevolte dans cet univers kaki attire-t-elle l’attention de Véronique, lorsqu’elle déboule, ce 9 juillet sur le camp de Choisel (78), pour récupérer ses enfants. « Je les sentais en danger », nous confie la mère de famille qui a porté plainte, avec ses deux fils, pour des violences sur mineurs qui se seraient déroulées lors des quatre premiers jours de la colonie de vacances, comme le Bondy Blog le révélait dans le premier épisode de cette série.
Sur le trajet du retour, ses enfants lui apprennent qu’ils ont participé, le dimanche matin, à une messe. « Je n’étais pas au courant qu’ils allaient aller à l’église », nous assure la mère de famille. Sa surprise est d’autant plus grande que, selon elle, la dimension religieuse n’était évoquée nulle part dans les documents de présentation de la colonie de vacances.
Et en effet, le projet éducatif de l’association, qui fait foi auprès des financeurs publics, ne fait pas davantage mention de la présence de religieux dans l’encadrement de la colo. Ce document, que le Bondy Blog s’est procuré en exclusivité précise même : « L’association est laïque et tout esprit de propagande et de prosélytisme est banni à l’intérieur de celle-ci ». L’existence d’un tel prosélytisme irait à l’encontre des règles fixées par l’éducation nationale pour ouvrir un « accueil collectif de mineurs ».
Abbé, séminariste et livres de prière catholiques
La colère de Véronique monte d’un cran lorsque ses enfants lui expliquent avoir fait part des violences qu’ils disent avoir subies de la part du capitaine et de ses affidés à ces figures spirituelles, qui pourtant n’auraient « rien dit ». « Mon fils a vu deux abbés. Moi, je savais qu’il y avait un lien entre la colonie de vacances et la religion catholique. Même si je ne suis pas pratiquant, qu’on ne va pas à l’Église – on est pas du tout dans ce trip-là – j’estime que ça fait partie de notre histoire, et qu’il ne faut pas la nier », explique David, le père d’un autre enfant participant à la colonie de vacances.
Contacté, Me Koubbi, l’avocat de Nourouddine Abdoulhoussen confirme que la présence de personnes en soutane a bien motivé l’interruption de la colonie de vacances par la préfecture de Versailles. L’arrêté préfectoral signifié à son client justifie : « Considérant que ce ce contrôle a également mis en exergue des manquements générant des risques pour la sécurité mentale des mineurs, présence de deux moines non déclarés sur la fiche complémentaire et dont l’honorabilité n’a pu, de fait être vérifiée ».
Une frontière difficile à définir entre le culte et le prosélytisme
L’arrêté évoque également « une frontière difficile à définir entre le culte et le prosélytisme par la présence d’aumôniers du culte et d’une référence à l’histoire de Marie sous couvert de la visite de la chapelle du Château de la Madeleine et la présence de livres de prière catholiques sans que le fait religieux ne soit abordé dans le projet éducatif ».
L’avocat du capitaine commente ensuite : « Nous ne comprenons absolument pas que la présence, pour être exact, d’un séminariste (encadrant de LLS, titulaire du BAFA, régulièrement déclaré auprès de l’inspection de la Jeunesse et des Sports, pour ce séjour) et d’un abbé puisse avoir été retenue comme motif justifiant la fermeture de la colonie ». Contactés par le Bondy blog, les abbés n’ont pas donné de suite à nos sollicitations.
Des messes sur le campement
Ce séminariste, nommé Paul Trifault, « est bien encadrant diplômé chez nous », confirme Nourouddine Abdoulhoussen au Bondy Blog. « L’autre était venu rencontrer son cousin sur le camp ce jour-là », nous écrit-il encore. « L’autre », c’est Fabrice Loiseau, le fondateur de la Société des missionnaires de la miséricorde divine. Sa présence est aussi attestée par des photos qu’il a lui-même publiées sur son compte Facebook en juillet 2021 et 2023. Paul Trifault, 28 ans, l’a remplacé à la tête de cette congrégation en 2020, après qu’il a renoncé à sa charge pour des raisons opaques retracées dans cet article du média Les Jours.

Sur le camp de Choisel, les deux abbés ne se contentent visiblement pas d’organiser des « poule, renard, vipère ». Ils y assurent, selon leur propre communication, l’aumônerie du camp, et accompagnent les enfants visiter des cathédrales et des monastères, où ils célèbrent des messes, comme dans la crypte de la cathédrale de Chartres en 2021. Messes, qu’ils célèbrent aussi à domicile, sur le campement même de Laissez-les servir.
En juillet 2021 et 2023, Fabrice Loiseau y convie même les fidèles par le biais de son compte Facebook, où il publie ensuite les photos de la communion. On peut y voir des têtes chenues inclinées en direction du dos du prêtre en soutane blanche, pendant que les enfants habillés en treillis restent à l’arrière de la tente.
Évangéliser les musulmans
Car Fabrice Loiseau célèbre la messe de dos. Cette particularité, comme la célébration de messes en latin, plutôt qu’en français, est un signe du rejet de la réforme progressiste Vatican II, advenue à la mi-temps des années 60. Elles ont valu à la Fraternité Saint-Pie X, à laquelle Fabrice Loiseau appartenait dans ses jeunes années, l’excommunication de ses prêtres par le pape Jean-Paul II en 1988.
Le prêtre revient dans le giron de l’Église grâce à l’appel, en 2005, de Mgr Dominique Rey, l’évêque de Fréjus et Toulon, qui fait partie du courant du « renouveau charismatique », pour créer la Société des missionnaires de la miséricorde divine (SMMD) dans le Var. La SMMD incarne donc cette alliance entre les « traditionalistes » et « charismatiques », désignée par le mot-valise : « tradismatique ».
Elle se donne une mission : évangéliser les musulmans. « En plus de leur formation au séminaire, (les membres de la SMMD, ndlr) ont une formation spéciale en islamologie, ils essaient d’avoir des connaissances sur le Coran et l’islam », explique un ancien prêtre du diocèse dans un autre article du média Les Jours.
Le Vatican a fini par écarter Mgr Rey de la tête du diocèse de Fréjus et Toulon, lui reprochant d’accueillir des communautés refusées par d’autres. Il est possible que ses accointances avec l’extrême-droite aient aussi joué dans la décision du Saint-Siège : l’évêque avait invité Marion Maréchal Le Pen à ses universités d’été en 2015.
« Ensemble, nous allons gagner la bataille des coeurs »
Fabrice Loiseau et la SMMD ont, eux, continué leur mission, qui passe visiblement par l’accompagnement des activités de Laissez-les servir, comme ils l’expliquent dans une lettre publiée le 14 mars 2024, dans l’onglet “Islam” du site :

Interrogé, Nourouddine Abdoulhoussen nie avoir tenu ces derniers propos. « Jamais je n’ai prononcé cela et c’est hors contexte. J’aime toujours à dire que pour apaiser notre jeunesse d’aujourd’hui, il faut gagner la bataille des cœurs. Et donc bien les connaître, et leur offrir une perspective au lieu de les stigmatiser », justifie-t-il.
Une sortie pédagogique avec la Manif pour tous
Ce n’est pas la première fois que “Laissez-les servir” s’associe aux branches les plus dures du catholicisme. En juin 2017, l’association participe même à une de ses aventures politiques. Le capitaine conduit ses cadets à une réunion du Collectif Famille 93, cellule de la Manif pour tous dans le département. À cette période, le mouvement d’opposition au mariage pour tous se radicalise et tente de se réinventer en organisant des évènements où l’on débine tout azimut la ”théorie du genre”, l’avortement, la procréation médicalement assistée (PMA), la gestation pour autrui (GPA), la pornographie…
À l’époque, Jean de Launoy, le fondateur du Collectif Famille 93, est également le trésorier de Laissez-les servir. C’est à son domicile que, le 6 juin 2016, s’est tenue la première assemblée générale de l’association, actant sa création officielle.
Un reportage vidéo, publié par le média d’extrême droite catholique Media-Presse info, rend compte de l’événement organisé à Villemomble. On y voit Jean de Launoy, le fondateur du Collectif Familles 93, fustiger au micro ceux « qui veulent détruire la famille et la société française ». Jean de Launoy se réjouit de pouvoir compter sur Laissez-les servir, qu’il qualifie de « fer de lance » de leur combat, et « un espoir formidable », avant de faire monter sur scène Nourouddine Abdoulhoussen.
Le capitaine invite ensuite « ceux qui ont fait les séjours » à le rejoindre pour chanter en chœur la Marseillaise, puis entonner le Chant des Africains, un hymne à la gloire des années coloniales. Sur le site, la description de la soirée annonce fièrement que l’association Civitas y est représentée. Ce mouvement politique catholique intégriste a été dissout pour négationnisme et antisémitisme en 2023.
Interrogé, Nourouddine Abdoulhoussen nie en bloc : « C’est faux. Les cadets n’ont jamais participé à cela ni à une quelconque réunion politique ». Les images disent le contraire, tout comme la rubrique consacrée à Laissez-les servir sur le site du Collectif Famille 93, aujourd’hui supprimée. Nourouddine Abdoulhoussen affirme aussi que Jean de Launoy n’est plus membre de l’association depuis 2017.
Nourouddine le musulman, capitaine Abdoulhoussen, le chrétien
Il se défend également de toute transgression des règles en matière de laïcité fixées par la loi ou par ses financeurs. La Charte de la laïcité de la Région Ile-de-France indique que « [Les organismes soutenus par la Région Ile-de-France] protègent leurs adhérents, salariés, bénévoles et usagers contre tout prosélytisme qui constituerait des formes de pressions et les empêcherait d’exercer leur libre arbitre et de faire leurs propres choix ». « Pour les salariés et bénévoles, tout prosélytisme est proscrit », indique celle de la Caisse des allocations familiales.
Nourouddine Abdoulhoussen ne voit pas de contradiction entre ses activités et ces textes. Il défend sa vision de la laïcité selon deux axes argumentaires. Le premier consiste à regretter que les représentants des cultes juifs et musulmans ne soient « jamais disponibles pour passer un séjour complet avec nous ». Pour pallier ce manque, il organise des demi-journées de rencontre avec ces représentants des autres cultes. Ainsi, le 29 mars 2022, les cadets de Laissez-les servir ont participé à la commémoration des victimes de l’attentat de Toulouse, aux côtés de rabbins, et du président du consistoire, ainsi que de l’imam Hassan Chalghoumi. L’imam de Drancy était aussi présent au camp de Choisel, en juillet 2021.
Le second axe consiste à mettre en avant sa propre religion : Nourouddine Abdoulhoussen se revendique musulman. Aux dires de l’abbé Fabrice Loiseau qui l’interviewe, lors de la cérémonie du 14 juillet 2021 devant le monument aux morts de Choisel, il serait plus précisément musuman ismaëlien.
L’armée Française, il faut la comprendre (…) est catholique. Être catholique dans l’armée française, ce n’est pas être de pratique chrétienne, c’est être d’observation chrétienne
« En revanche, et j’aime bien cette coquetterie, le capitaine Abdoulhoussen est de tradition catholique. L’armée Française, il faut la comprendre (…) est catholique. Être catholique dans l’armée française, ce n’est pas être de pratique chrétienne, c’est être d’observation chrétienne. Ça veut dire que tout ce ciment qui fait de nous la France, on le retrouve dans ce microcosme qu’est l’armée, c’est ce que je veux faire partager à mes jeunes », précise le capitaine, parlant ici de lui à la troisième personne.
Un peu plus tard dans l’interview, il ajoute : « Comment je perçois la laïcité de la loi de 1901 : la robe, la bure, les insignes religieux ne vous permettent plus d’avoir des prérogatives… donc pour moi, vous êtes laïque », expose-t-il à l’abbé.
Si la préfecture des Yvelines semble ne pas partager cette interprétation de la laïcité, et qu’elle est intervenue pour mettre un terme au camp d’été de Laissez-les servir, elle est restée étonnamment énigmatique quant aux motifs de cette interruption.
Interrogée à plusieurs reprises par le Bondy Blog sur ce rapport au religieux, elle s’est contentée de nous répondre que la colonie de vacances avait été interrompue à cause de « risques pour la sécurité morale et mentale des jeunes » et « un encadrement et des pratiques éducatives inappropriés, avec des comportements, discours et activités pouvant porter atteinte à l’intégrité morale des mineurs ». À l’heure où nous écrivons ces lignes, l’arrêté préfectoral n’a toujours pas été rendu public.
Une humilité surprenante, sachant que les responsables de cette préfecture semblent disposer d’une expertise en matière de laïcité et de prévention de la radicalisation et de communication à ce propos. Le préfet, Frédéric Rose, était auparavant secrétaire général du comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation. Le préfet à l’égalité des chances du département, Pascal Courtade, est quant à lui l’auteur du très sonore rapport “Frères musulmans et islamisme politique” publié le 21 mai dernier.
Elsa Sabado et Simon Mauvieux