Prison de Nouméa : quand l’État va-t-il réagir ?
« L’union des détenus a fait la force », se réjouit Charly Salkazanov, l’avocat des 50 détenus de la prison de Nouméa qui ont saisi le juge des référés pour leurs conditions de détention, alors que l’ordonnance reconnaît « l’atteinte à la dignité ». Entre les problèmes « classiques » — surpopulation, matelas au sol, nuisibles, manque d’activité — et les problèmes plus singuliers — incarcération dans des conteneurs maritimes aménagés, absence de cloison dans certaines cellules —, l’établissement incarne les dérives d’un système à bout de souffle. Régulièrement dénoncé, le voilà de nouveau au cœur de l’actualité.
Charles Wayaridri a vécu cinq ans derrière les barreaux du Camp-Est, comme est aussi appelé le centre pénitentiaire de Nouméa. Une étape marquante de sa vie. « J’ai dormi à même le sol, avec les souris, les rats, les scolopendres… Sur place, il n’y a pas de suivi et de continuité de soin, il n’y a aucune hygiène. Il n’y a jamais eu de séparation entre l’endroit où on dort, celui où on mange et là où on va aux toilettes », dénonce l’ancien détenu. Libéré à la suite d’un non-lieu, il conserve un lien avec ses co-détenus, endosse le rôle de porte-parole et les met en contact avec l’avocat.
« Un contentieux hors normes »
« C’est un contentieux hors normes, j’ai déposé un référé liberté* de masse », indique Charly Salkazanov, qui a plaidé sur place le 22 octobre 2025. « J’ai pu collecter un grand nombre de pièces », souligne-t-il. Parmi elles, des comptes rendus du contrôleur général des lieux de privation de liberté, des photos, des jurisprudences. Mais également des témoignages de détenus « qui rapportent des éléments très précis, très personnels et très circonstanciés ».
Gérald Faucou, président du tribunal de première instance de Nouméa depuis un an, n’avait encore jamais « vu d’action groupée de cette manière-là ». Pour autant, il souligne que la justice administrative et le judiciaire accueillent régulièrement des contentieux sur les conditions indignes de détention, « ce qui démontre un état de délabrement relativement important des conditions d’accueil au sein de cet établissement pénitentiaire ».
Une pierre de plus
Le Camp-Est dispose d’une capacité de 397 places. « Toutefois, à la date de l’audience, plus de 550 personnes y étaient détenues », lit-on dans l’ordonnance du juge des référés. Il rappelle que le contrôleur général des lieux de privation de liberté a publié deux rapports et formulé des recommandations en 2011 et 2019, et qu’il a également déclenché une procédure d’urgence en 2007.
Selon Gérald Faucou, certains leviers pourraient améliorer la situation à court terme, au premier rang duquel la baisse du nombre de détenus. « Depuis que je suis arrivé, il y a eu une baisse de 13 à 14 % », fait-il valoir en précisant que « le recours aux alternatives à la détention se développe ». Par ailleurs, la construction de modulaires « permettraient d’augmenter la surface de détention et d’offrir une offre de semi-liberté plus importante ». Il imagine ainsi que des travaux pourraient être réalisés sur le bâtiment existant.
« Des rénovations ont été entreprises en 2020, mais des dégradations sont survenues lors des émeutes », indique l’ordonnance, faisant référence aux révoltes de mai 2024. Le juge des référés reconnaît le caractère inadmissible de la surpopulation carcérale, de l’ordre de 139 %. Faute de pouvoir y mettre fin, il enjoint l’administration à améliorer les conditions matérielles des détenus dormant sur des matelas, à procéder à la désinsectisation et à la dératisation, ainsi qu’à assurer la séparation du bloc sanitaire.
« C’est une pierre de plus à l’édifice car, depuis des années, il ne se passe rien dans cet établissement malgré les différentes condamnations. Ça solidifie un peu ce dossier », se satisfait l’avocat. Un enthousiasme partagé par Dominique Simonnot, contrôleure générale des lieux de privation de liberté. « C’est de cette façon qu’on fera plier l’État, en le condamnant et le re-condamnant », appuie-t-elle.
Une situation figée
« Le juge a rejeté toutes les autres demandes », déplore néanmoins Charles Wayaridri. Maître Salkazanov tempère, rappelant que le temps de la justice est long. D’autres procédures indemnitaires sont par ailleurs en cours. Durant le débat, et l’ordonnance le confirme, l’évocation du projet de construction d’un nouvel établissement pénitentiaire permet une projection collective.
En février 2024, Éric Dupond-Moretti, alors garde des Sceaux, avait déclaré lors de sa visite à Nouméa, à propos de la construction d’une nouvelle prison, qu’elle verrait le jour « maximum à l’horizon 2032 ». Si un deuxième établissement a déjà ouvert en 2023 à Koné, il est occupé à 100 %. Selon la directrice de l’établissement de Nouméa, dès qu’une place s’y libère, des détenus y sont transférés.
Lors de sa venue en novembre 2025, Naïma Moutchou, ministre des Outre-mer, éteint l’espoir : « Dans le contexte budgétaire actuel, nous n’avons pas les moyens d’engager de telles sommes ». Charles Salkazanov parle de douche froide : « Les syndicats voyaient ça comme la fin du calvaire parce que ça se passe mal pour eux aussi ».
En effet, Dominique Simonnot reçoit des dizaines de lettres et de signalements, émanant « y compris du personnel pénitentiaire» . Si elle n’y est jamais allée elle-même, tous ses collaborateurs « sont revenus très marqués ». Malgré les condamnations, la situation semble figée. « Mon enthousiasme et mon espoir ne m’ont pas quitté mais j’ai compris quelque chose, l’État ne veut pas agir, c’est pour ça qu’on exhorte les avocats, les associations, à prendre nos rapports et à s’en servir devant les tribunaux », insiste-t-elle.
Inès Soto
* Le référé-liberté est une procédure d’urgence. Le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d’une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d’un service public aurait porté, dans l’exercice d’un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures.