Transfert d’argent des migrants : « Ils ont parfois l’impression de n’être qu’un porte-monnaie sur pattes »

Bondy 2026-02-17 View source

Elles sont nommées les familles transnationales : des familles dont les membres sont séparés par une frontière, mais qui continuent malgré tout d’entretenir des liens. Le don d’argent d’un immigré vers sa famille restée dans son pays d’origine peut occuper une place importante dans cette relation.

Selon la Banque mondiale, les sommes d’argent envoyées tous les mois par les travailleurs migrants dans leur pays d’origine ont atteint près de 900 milliards de dollars en 2024. Les flux financiers des diasporas vers leurs pays d’origine restent difficiles à chiffrer et à analyser. Mais malgré la croissance de ces transferts, certains migrants ou personnes issues de l’immigration assument de cesser ces transferts d’argent.

Car dans certains cas, le lien avec le pays d’origine se dégrade. Alors « verser de l’argent à l’étranger perd un peu de son sens », nous a expliqué la docteure en sociologie économique du genre et de la famille, Caroline Henchoz. Professeure à la Haute école de travail social et de santé de Lausanne, elle a interrogé de nombreux migrants ou personnes issues de l’immigration en Suisse pour ses travaux. L’objectif de ses recherches : mieux comprendre l’organisation des dons d’argent et leurs conséquences sur les liens familiaux. Entretien.

Quelle place occupe le transfert d’argent au sein d’une famille transnationale ?

Donner de l’argent n’est pas anodin, derrière il y a une intention. Ça marque l’appartenance du migrant à sa famille restée au pays, au fait qu’il pense encore à elle, même de loin. On ne verse pas seulement de l’argent, il y a un peu de nous qui part avec, notre présence et notre affection. Le transfert d’argent répond aussi à différents objectifs selon le destinataire. Dans le cas du migrant qui aide ses ascendants, donc ses parents et grands-parents, le don est une forme d’obligation morale. Il s’agit d’une dette symbolique : les parents nous ont élevés, alors on ne les laisse pas tomber. On prend en charge leur bien-être, on facilite leur vie.

Dans d’autres cas, le transfert d’argent répond à une logique d’échange : on donne de l’argent, mais on attend un résultat. Cette attente peut être particulièrement forte lorsque le migrant quitte un pays défavorisé économiquement pour un pays plus favorisé. D’ailleurs, on voit souvent des membres de la communauté se cotiser pour financer le déplacement du migrant. Celui-ci devra, d’une manière ou d’une autre, rendre la pareille une fois installé sur place. Il s’agit ici d’une forme de dette et des pressions peuvent être exercées sur lui pour qu’elle soit remboursée.

Concernant les frères et sœurs du migrant, le versement répond plutôt à une logique d’investissement. Cet argent sert principalement à financer des études ou encore le développement d’un commerce. C’est donc une sorte de contrat implicite, dans lequel le migrant investit dans l’autonomie d’un membre de sa famille, avec une attente d’effort et de réussite en contrepartie.

Dans les entretiens menés de 2016 à 2018 en Suisse, on a rencontré des personnes qui n’avaient pas des revenus très élevés, mais qui ont fait beaucoup de sacrifices et se sont privés pour verser de l’argent. Ils souhaitaient donc que ce don soit utilisé à bon escient. Mais parfois, ils ont l’impression que ce n’est pas le cas, par exemple lorsque l’argent est utilisé pour des dépenses jugées superficielles ou lorsqu’ils estiment que les destinataires ne travaillent pas assez.

Ce déséquilibre dans l’effort est vécu comme une forme de rupture et peut conduire à la fin des versements. Certains migrants nous disaient clairement : « J’arrête de donner parce que je ne suis pas d’accord de me sacrifier pendant des années s’il n’y a pas de bonne volonté en face ». Le sens de la famille se perd, des tensions apparaissent et le versement d’argent est remis en question.

Cette volonté de ne plus donner d’argent peut-elle aussi être expliquée par un effet de génération ?

L’aspect générationnel joue beaucoup. On remarque que les primo-migrants, donc la première génération qui migre, ont beaucoup de liens avec les personnes restées au pays. Or les enfants ou petits-enfants des primo-migrants peuvent se sentir moins proches. La relation émotionnelle, affective va justifier en grande partie le fait de verser ou non de l’argent. Si vous êtes des petits petits cousins ça a moins de sens de vous priver d’un certain mode de vie, pour transférer de l’argent à des personnes que vous n’avez vues qu’une ou deux fois dans votre vie. Ils ont parfois l’impression de n’être qu’un porte-monnaie sur pattes aux yeux de leur famille restée dans leur pays d’origine.

Cette question générationnelle est aussi liée au niveau de vie. On sait que les jeunes générations qui commencent leur vie professionnelle ont de petits salaires. Elles sont touchées par des taux de chômage élevés, certains font de longues études et n’ont donc pas forcément l’argent disponible pour aider à l’étranger. En revanche, ce n’est pas un phénomène nouveau. Je ne pense pas que les jeunes d’aujourd’hui soient plus égoïstes.

Les primo-arrivants sont parfois le seul lien entre les membres d’une famille transnationale. Comment gère-t-il cette responsabilité affective et financière ?

Les primo-migrants doivent en effet composer entre leur famille restée à l’étranger et celle qu’ils ont fondée dans leur nouveau pays. Les parents cherchent à sensibiliser leurs enfants pour qu’ils acceptent les sacrifices financiers. Par exemple, passer des vacances dans leur pays d’origine est aussi un moyen pour les parents de montrer le niveau de vie sur place et de créer du lien. Malgré tout, certains enfants ne comprennent pas toujours que leurs parents ne priorisent pas leurs besoins et leur bien-être. Le primo-migrant doit ainsi gérer les finances de sorte à essayer de contenter tout le monde, tout en préservant les liens affectifs entre les membres d’une famille séparée par une frontière. C’est vraiment un équilibre délicat à trouver et une charge mentale qui peut être très forte.

Et puis cette gestion financière et familiale s’apprend sur le tas. Lors de mes recherches, j’ai rencontré des personnes qui ont émigré en Suisse et qui se réjouissaient d’avoir un bon salaire. Elles se sont ensuite rendu compte qu’elles ne pouvaient pas donner aussi généreusement qu’elles le pensaient, notamment à cause des charges importantes auxquelles elles doivent faire face. Certaines se sont même endettées. Pour éviter ces situations, les primo-migrants apprennent à créer un budget et à mettre en place des critères plus ou moins formels pour savoir à qui, quand et comment donner.

Généralement, les parents, les grands-parents, viennent en premier dans les versements et s’il reste de l’argent, les frères, sœurs, oncles tantes en bénéficient. Le critère du besoin est aussi très important. On va donner en premier à celles et ceux qui en ont besoin. En France comme en Suisse, différentes institutions, notamment liées au travail social, proposent des accompagnements budgétaires. Mais souvent ces transferts d’argent ne sont pas pris en considération dans les budgets des familles. C’est une lourde responsabilité qui n’est ni reconnue, ni accompagnée par l’administration. Cela amène les familles à parfois dissimuler ces transferts pour pouvoir continuer de les verser.

Propos recueillis par Baya Drissi