Lutte contre le narcotrafic : « l’État s’est comporté avec une totale absence de stratégie »

Bondy 2026-01-29 View source

Le narcotrafic ne s’inscrit pas seulement dans une logique criminelle mais aussi et surtout dans celle d’un marché global, insistent Christophe Bouquet et Mathieu Verboud, auteurs de l’ouvrage Le narcotrafic : le poison de l’Europe (La découverte, 2025) et réalisateurs du documentaire éponyme (disponible sur Arte jusqu’au 05/04/2026). Les auteurs reviennent sur les racines coloniales du narcotrafic, mais aussi sur son lien avec la mondialisation qui fait de la drogue une marchandise comme une autre. Entretien. 

La question du narcotrafic s’est réimposée brutalement dans le débat public après l’assasinat de Mehdi Kessaci, le 13 novembre 2025, à Marseille. Comment avez-vous analysé le débat public sur le sujet ?

Christophe Bouquet : Il y a eu la visite d’Emmanuel Macron à Marseille (le 16 décembre 2025, ndlr). Il faut écouter son lexique un peu guerrier pour comprendre dans quelles dispositions il se met, en opposant une population à une autre, en disant c’est « nous contre eux ». Dans l’émotion suscitée par la mort de Mehdi Kessaci, on reste sur des réponses sécuritaires et de maintien de l’ordre très répressives.

Il y a un mode d’action qui se veut rapide, efficace, viril, alors que ça fait 40 ans qu’il y a une déshérence dans les quartiers

Sur les plateaux de télévision, à la radio, dans les journaux, on n’a pas beaucoup entendu la ministre de la Santé, ni de l’Éducation, ni du Travail. Il y a un mode d’action qui se veut rapide, efficace, viril, alors que ça fait 40 ans qu’il y a une déshérence dans les quartiers. Si c’est un geste fort de la part de l’État d’aller là-bas, on attend de voir comment les paroles vont se transformer en gestes.

Votre livre et votre documentaire reviennent sur l’histoire du narcotrafic et ses racines coloniales peu connues. Pourquoi être revenu sur son origine et que dit-elle du trafic de drogues contemporain ?

Mathieu Verboud : Il y a encore une trentaine d’années, aux Pays-Bas, il y avait une importante population issue de l’immigration mais le monde criminel et le trafic de drogue étaient essentiellement aux mains d’Hollandais d’origine. Aujourd’hui, c’est une société multiculturelle : il est logique qu’on ait des trafiquants de toute origine ethnique.

On s’est intéressé à la Hollande et à son passé, qui peut parfois nous éclairer sur des mouvements qui sont à l’œuvre. La Hollande a une très longue histoire avec le commerce des drogues, aussi parce qu’elle a une très longue histoire avec la navigation, avec le commerce et la botanique.

Christophe Bouquet : Il y a une dimension raciste dans la régie de l’opium créée par les Français en Indochine dans le XIXe siècle, comme dans les régies de l’opium mises en place par les Hollandais en Indonésie. Les colons sur place n’ont jamais eu le droit de consommer l’opium, c’était fait pour les peuples colonisés. Ce sont eux qui ont été les consommateurs et à la fois le carburant du financement des colonies.

D’ailleurs, les Français dans la régie de l’opium avaient interdiction d’en acheter, sous peine de condamnation. Depuis toujours, les drogues ont été associées à une population particulière. Par exemple, aux États-Unis, les Noirs avec l’héroïne, le cannabis avec les Mexicains…

Les drogues sont, en permanence, associées à une ethnie. Aujourd’hui, la focalisation est faite autour de la drogue à Marseille et des populations algériennes. Ceux qui tiennent la DZ-Mafia sont probablement Algériens, mais ce n’est même pas sûr. Ils sont en lien avec des avocats fiscalistes qui peuvent avoir pignon sur rue à Dubaï, mais aussi à Marbella ou à Londres. C’est un marché multi-ethnique complètement éclaté. Il faut faire attention avec ces lectures simplistes.

La situation hollandaise résonne avec l’actualité française. Eux ciblent la « Mocro Maffia » (terme médiatique désignant des réseaux criminels organisé aux Pays-Bas, « Mocro » signifiant « Marocain »). Sous certains aspects, celle-ci ressemble à la « DZ mafia ». Jusqu’où peut-on pousser le parallèle ?

Christophe Bouquet : Mocro Maffia est une expression créée par des journalistes en 2014. Il aura fallu du temps mais aujourd’hui, on sait que dans la Mocro Maffia, il y avait effectivement des Marocains, mais aussi des Surinamiens, des Néerlandais, des Turcs…

Il y a eu des liens entre des membres de la Mocro Maffia revendiqués et des membres de la DZ Mafia. Contrairement à la Mocro Maffia, la DZ Mafia s’est autoproclamée DZ Mafia. Ces gens sont des entrepreneurs. Il leur faut une enseigne. Ils ont appris du modèle hollandais que le terme Mocro Maffia, au début très stigmatisant, pouvait devenir un facteur commercial important.

Dans le sous-chapitre Mafia or Not Mafia, vous dites : « S’il faut nommer le mal, encore faut-il bien le faire ». Pourquoi faut-il être prudent avec le terme mafia ?

Christophe Bouquet : Il faut mettre l’accent sur le fait que le narcotrafic est un marché sans maître. Les narcotrafiquants sont des opportunistes entrepreneuriaux, pour eux la drogue est une marchandise comme les autres. Contrairement aux mafias qui sont pluri-criminelles (extorsion, prositution, trafic d’armes, trafics de drogues) et historiquement implantées sur un territoire; les narcotrafiquants ne tirent leur fortune que de la vente de stupéfiants.

Aujourd’hui, le narcotrafic s’est internationalisé, et pour le combattre seule une coopération internationale nous paraît efficace

Leur business model fonctionne sur une répartition des tâches, qui, pour faire une comparaison un peu osée, rappelle la grande distribution :  du producteur au consommateur. Points de deal dans les quartiers, semi-grossistes hors des cités, grossistes en lien avec avec les cartels de production et les mafias internationalisées pour le blanchiment d’argent. Aujourd’hui, le narcotrafic s’est internationalisé, et pour le combattre seule une coopération internationale nous paraît efficace.

Concernant la main-d’œuvre du narcotrafic, est-ce que les jeunes qui intègrent peu à peu la circulation des drogues ne sont-ils pas victimes de violences structurelles ?

Christophe Bouquet : Quand on demande à un jeune qui travaille en bas, sur un point de deal, « tu ne préfères pas travailler ? »,  il va répondre : « J’ai des horaires, un salaire et un patron qui me gueule dessus quand je travaille mal ».

Ce ne sont même pas des gens qui voudraient sortir du système, ce sont des personnes qui ont été précarisées et se trouvent sous la coupe d’esclavagistes. Des esclaves qui deviennent bourreaux. Le problème aujourd’hui c’est qu’on a énormément de mineurs isolés qui se mettent à vendre sur les points de guetteur. La stigmatisation va montrer que ce sont les migrants qui font du trafic de drogue.

La cocaïne se vend plus que le cannabis en France. En 2023 l’Observatoire Français des Drogues et des Tendances Addictives recense un chiffre d’affaires de 3,1 milliards d’euros pour la cocaïne contre 2,7 milliards pour le cannabis. Le terme chiffre d’affaires surprend l’opinion publique. Comment la drogue est-elle devenue un marché économique, depuis quand peut-on l’analyser ainsi ?

Mathieu Verboud : Depuis toujours. Toutefois, depuis trente ans, nous sommes confrontés à une véritable explosion de ce marché. À partir du moment où les États interdisent un produit que des gens, clandestinement, veulent vendre, le trafic se crée.

Depuis trente ans, la cocaïne connaît un boum monumental. Ça tient à deux choses, d’une part à la capacité de l’offre de répondre à la demande, en termes de logistique, et d’autre part, au fait que la demande grimpe, pour des raisons sociologiques, anthropologiques et sociétales.

Christophe Bouquet : À la seule petite nuance, qu’avec les drogues, étant donné que ce sont des substances addictives, l’offre massive peut créer la demande. Nous l’avons observé au XIXe siècle avec les guerres de l’opium, lorsque la Chine a été infestée d’opium par l’Angleterre. À la base, les Chinois ne fumaient pas d’opium. C’est l’imprégnation dans le territoire, la contrebande d’opium massif par les Anglais (pour casser les barrières douanières de la Chine) qui a rendu un peuple toxicomane.

La France est un des pays avec la législation la plus répressive d’Europe en matière de drogues, pourtant elle est aussi le pays européen avec le plus fort taux de consommation. Comment expliquer ce paradoxe ?

Mathieu Verboud : Depuis cinquante ans, l’État s’est comporté avec une totale absence de stratégie, avec que des coups de menton, des postures, des choses qui ne disent rien. Cette lutte demande une intelligence que nos hommes politiques n’ont pas. Cela se fait sur le long-terme. Il faut beaucoup de compétences et de détermination.

L’État n’arrive même pas à faire une politique de la ville qui tienne la route. La politique d’éducation, on n’y réussit pas, la politique de logement, on ne réussit pas. Évidemment que c’est du pain béni pour les trafiquants et dans une société où les repères se perdent, on peut comprendre que les gens ont envie de prendre des produits.

Une batterie de mesures a été annoncée et déjà mise en place par l’exécutif : prisons dédiées aux narcotrafiquants, opérations places nettes médiatisées par le nouveau préfet de Marseille, plan zéro portable, opération Fouilles XXL… Ces mesures vous semblent-elles pertinentes ?

Mathieu Verboud : Il faut impérativement qu’on oublie le singulier pour mettre le pluriel. Une réponse uniquement judiciaire est irréaliste. Si nous n’avions que ça, ça ne marchera pas. Il faut une palette d’outils très différents : plus de moyens pour la justice, la police, les prisons, l’école, la politique de l’asile, sans oublier, bien sûr, la coopération internationale, notamment en matière financière.

Propos recueillis par Farah Rhimi