Scandale de la colo paramilitaire : Valérie Pécresse et Mathieu Hanotin sommés de rendre des comptes
La campagne 2025 de la colonie de vacances paramilitaire Laissez-les servir ressemble à un Waterloo. À son terme, la Région Île-de-France a bloqué le versement de 45 000 euros de la subvention 2024, et engagé un audit par son inspection générale. La CAF du 93 s’est elle aussi engagée à suspendre son financement, pourtant important, de l’association, et à saisir le comité de la Charte de la laïcité de la Caisse nationale d’allocations familiale.
Quant à l’État, il a non seulement interrompu la colonie de vacances suite au contrôle effectué sur la colonie de vacances de Choisel le 10 juillet, mais aussi interdit au président de l’association, Nourouddine Abdoulhoussen, et à son adjointe, d’exercer leurs fonctions de directeurs, et bloqué les séjours qu’ils tentaient de déposer pour le mois d’août.
Marie Barsacq, ministre de la Vie associative, écrivait le 8 septembre : « À ce jour, cette association ne bénéficie d’aucun agrément jeunesse et éducation populaire. Elle ne figure pas non plus parmi les structures bénéficiaires de dispositifs de soutien financés par l’État », en réponse à un courrier de Céline Malaisé, conseillère communiste de la Région Île-de-France.
À l’origine de cette bérézina, les révélations du Bondy blog sur les motifs qui ont amené la préfecture des Yvelines à siffler la fin de la récré : la présence dans la colo, à Choisel, de prêtres non déclarés et de livres de prières (voir article 2), de denrées périmées, et d’équipements dangereux… Deux jours avant ce contrôle, la mère de deux participants à la colonie de vacances a porté plainte pour des violences qu’elle impute à Nourouddine Abdoulhoussen, le directeur de la colonie et à ses encadrants (voir article 1), qui restent présumés innocents.
Effet papillon
Notre enquête, commencée bien avant ces événements, a précipité les choses. Le 12 juillet, une source nous envoie ce mystérieux message : « Bonjour madame, je vous invite à suivre l’actualité de l’association sur leur site. Je ne peux pas vous en dire plus. Mais un agissement a eu lieu ». En route pour Choisel, dans les Yvelines, où l’on nous annonce, à notre grande stupéfaction, que la colonie de vacances vient d’être interrompue sur arrêté préfectoral.
L’appel de Thierry Bénéfice nous donne les clés de l’énigme. Deux semaines plus tôt, nous avons questionné ce représentant de la CGT au conseil d’administration de la CAF de Seine-Saint-Denis. Malgré nos articles dans Mediacités Lyon et l’Humanité en 2020, l’octroi de subvention à Laissez-les servir ne suscitait-il pas de débats au sein de la caisse ? Les articles en questions décrivent déjà les uniformes, les chansons coloniales (article 3), la présence de prêtres en soutanes… et le financement par la Nuit du Bien commun, le gala de charité du milliardaire catholique Pierre-Edouard Stérin, alors méconnu. « J’ai transmis votre mail et vos articles au directeur de la CAF. Il a téléphoné à Amaury Dumay, préfet à l’égalité des chances du 93, qui a lui-même diligenté un contrôle du SDJES des Yvelines », nous apprend le représentant de la CGT.
Laissez-les sévir
La prise de conscience des institutions est tardive. Dès ses débuts, c’est bien l’État qui encourage l’association à se créer. « En 2016, nous avons décidé de créer l’association avec l’appui de la préfecture à l’Égalité des Chances en Seine-Saint-Denis », retrace Nourouddine Abdoulhoussen. Le procès-verbal de l’assemblée générale de création de l’association laissait déjà entrevoir sa philosophie coercitive, valorisant des objectifs tels que « le respect de la hiérarchie » et « l’exercice de l’autorité », mentionnant l’obligation du port du treillis. Avant celui de juillet 2025, aucun des six contrôles menés par les SDJES depuis la création n’avaient permis de faire obstacle à Laissez-les servir.
Même cécité côté Région. « Nous avons alerté dès 2018 sur la nature de Laissez-les servir. L’exécutif n’a pas été sourd. Il a été militant, défendant bec et ongles l’association », déplore la communiste, Céline Malaisé. Retour au 18 novembre 2020. Les représentants des groupes de gauche montent à la tribune de l’hémicycle, s’appuyant sur l’article paru dans Mediacités Lyon. « Sur les réseaux sociaux, on tombe très vite sur des images montrant les ados pris en charge par des prêtres en soutane, accompagnés dans des offices religieux. En deux clics, madame Pécresse, regardez sur Facebook ! », s’insurge alors Stéphanie Veneziano, du Parti socialiste. « Le prosélytisme, ça n’a rien à voir avec la découverte du fait religieux », balaye alors Valérie Pécresse.
Quand la droite refuse de voir l’empreinte de Stérin
La majorité régionale continue de se faire l’avocate de l’association jusqu’en mars dernier, lors de l’audition de Nourouddine Abdoulhoussen, à laquelle le Bondy Blog a pu avoir accès. « Un jour, si on a bien fait notre travail, ce jeune va être élu, va être acteur de la République, si Dieu le permet, étant dans un pays laïque bien sûr », gaffe-t-il en commentant l’une des 92 photos qu’il fait projeter. Devant un autre cliché, il poursuit : « On leur apprend à respecter les ordres sans donner son avis personnel, c’est ça aussi l’insertion professionnelle ». La gêne est palpable parmi les rangs des élus de gauche. Mais Mama Sy, élue LR qui préside la commission, applaudit. « Dans cette présentation, tout y est (…) Quand je vois le résultat, je me dis : Il a compris. Il est dedans », insiste l’éducatrice spécialisée.
La leçon n’est pourtant pas tout à fait assimilée. Lorsqu’en commission, le 9 juillet dernier, la communiste Céline Malaisé propose un amendement demandant que l’État effectue un état des lieux des structures financées par Pierre-Edouard Stérin, et que la région leur supprime systématiquement son soutien, elle se voit répondre par Florence Portelli, vice-présidente à la Culture : « Aucune structure appartenant à la galaxie Périclès n’est financée par la région ». Pourtant, ce 25 septembre, le Conseil régional devrait à nouveau voter une subvention de 40 000 euros pour l’association Oasis Le Rocher… une autre multi-lauréate de la Nuit du Bien Commun, aussi fondée par Stérin.
Le quatrième mousquetaire de la droite pantinoise
À la fin de l’audition du 25 mars, l’élu Les Républicains Geoffrey Carvalhinho vole au secours du capitaine, jurant que ses activités n’ont « aucun aspect religieux ». Les liens de la figure de proue de la droite pantinoise avec le capitaine sont anciens, nous explique-t-il lors d’un entretien, le 17 juillet. « Je le connais depuis que j’ai 14 ou 15 ans. Il venait recruter des jeunes en bas des tours de La Courneuve, où j’ai grandi ». Depuis, ils cheminent côte à côte, prenant la pose ensemble au Conseil Régional, pour la cérémonie du 8 mars, ou lors du lancement, le 10 juin dernier, de l’agence régionale de l’orientation. Ils se retrouvent à la fête de l’association de Jean-Luc François, n°3 de la liste LR à Pantin aux municipales de 2020. Le n°15 de cette liste n’est autre que Fernand-Paul Berthenet, le cofondateur de Laissez-les servir.

À l’occasion, ils aiment à se décerner des lauriers les uns les autres. En décembre dernier, le Cercle National des Bénévoles, présidé par Jean-Jacques Brient, – compagnon de Jean-Luc François – remettait une médaille vermeil à Fernand-Paul Berthenet et des médailles juniors aux deux enfants de Nourouddine Abdoulhoussen. Ce dernier faisait partie du jury. Et la promotion était parrainée par… Geoffrey Carvalhinho.
Dernier point commun, et non des moindres, le soutien de la galaxie Stérin : Jean-Jacques Brient est aussi le coordinateur dans le 93 de l’association “L’outil en main”, récompensée en 2023 par les Nuits du Bien commun de Tours, Rouen, Rennes et Angers. « Cela ne concerne pas l’antenne de Pantin », nous indique Jean-Jacques Brient.
Encombrant compagnon de route
Malgré cette grande proximité, Geoffrey Carvalhinho semble tout ignorer des activités de Laissez-les servir. La participation des “cadets” au Collectif famille 93, organisateur de la Manif pour tous dans le département ? « Je ne l’ai pas vue. » L’aumônerie animée par la Société des missionnaires de la miséricorde divine ? « Je n’ai pas cette information. » Le financement de La Nuit du Bien commun? « Jamais entendu parler. » La messe organisée sur le site ? « S’il y a des rencontres avec des curés, ce sont des choses qui peuvent arriver ». Les jeunes qui s’époumonent “Et vive la coloniale, au nom de Dieu”? « Je n’ai pas connaissance de cela, après, il y a des chants patriotiques. » Le maniement d’armes factices par des mineurs ? « Moi j’ai pas connaissance de cela. Après qu’ils rencontrent des militaires, qu’ils fassent des activités physiques, oui, je vois pas où vous trouvez le problème », pare le conseiller régional.
À la fin de l’été, il semble voir un peu mieux le problème. « Moi, je n’étais pas élu quand l’aide à cette association a commencé en 2018, j’en ai hérité », plaide le responsable politique, recontacté le 22 septembre. « On peut même avoir des discussions houleuses avec le capitaine qui tient parfois des propos franchement à gauche », confie Geoffrey Carvalhinho au Bondy Blog. Nourouddine Abdoulhoussen se défend de toute affiliation partisane : « Je suis soutenu par des élus de droite comme ceux de gauche, pour peu qu’ils trouvent mon action cohérente sur leur territoire ».
Un partenaire officiel du service jeunesse de Pierrefitte
Si toutes les composantes de la gauche régionale semblent à l’unisson pour vouer Laissez-les servir aux gémonies, la situation au niveau local est plus contradictoire. Michel Fourcade, maire socialiste de Pierrefitte, met des locaux à disposition de l’association depuis 2019. Il n’a réagi à aucune de nos nombreuses sollicitations, ni en 2020, ni aujourd’hui.
Interpellé à propos de cette situation baroque à deux reprises aux conseils municipaux de novembre et décembre 2024 par le conseiller LFI Yohan Sales Salada, l’édile persiste : « S’il y a un besoin et s’il y a des familles qui trouvent leur intérêt à ce que les gamins y aillent, il faut permettre à des enfants d’être encadrés. Des scouts avaient essayé de s’implanter, ça ne fonctionnait pas. Eux, ça fonctionne ». Et signe : « Donc pas de réponse sur le respect de la charte de la laïcité de la ville ? », reprend Yohann Salada « Non », répond simplement le socialiste.
Michel Fourcade assure n’avoir jamais subventionné Laissez-les servir. L’association fut en revanche un temps prestataire du service Jeunesse de la ville, proposant, pour le conseil municipal des collégiens, des séjours à des prix cassés. Un agent municipal a même un temps émargé au conseil d’administration de l’association. Le dernier séjour des jeunes de Pierrefitte, avec ou sans LLS, remonte à décembre 2023.
Hanotin dans l’attente
Mais depuis le 1er janvier 2025, la balle n’est plus dans le camp de Michel Fourcade : les villes de Pierrefitte et Saint-Denis ont fusionné. Face à l’affaire Laissez-les servir, Mathieu Hanotin, le “nouveau” maire, parvient à être moins diligent que la présidente de la Région. « La Ville de Saint-Denis a sollicité la préfecture pour être tenue au courant de l’enquête concernant l’association Laissez-les servir et être en mesure de prendre une décision éclairée concernant le maintien ou non de la mise à disposition du local actuellement occupé par l’association », fait-il savoir au Bondy Blog. Une question qui ne devrait pas se poser : la convention d’occupation de l’association est arrivée à son terme le 31 juillet 2025.
Cet attentisme de Mathieu Hanotin donne du grain à moudre à ses opposants. Le blog de Saint Denis s’interroge sur les clichés où posent aux côtés des cadets le maire, son adjointe Katy Bontinck ou encore la sénatrice PS Corinne Narrasiguin, et a beau jeu de faire le lien avec la polémique autour de “Proxaventure”. À la rentrée 2022, les élèves de primaire de Saint-Denis avaient dû participer à une activité animée par un ancien du Raid, au cours de laquelle les enfants étaient « déguisés en policiers et équipés d’une matraque, voire d’un gilet pare-balles, et encouragés à courir (…) ou à tirer avec des pistolets laser », dénonçaient les parents d’élève dans une lettre ouverte. Mathieu Hanotin avait dû renoncer à l’intervention de cette association.

Fracture socialiste
Le 8 septembre, la France insoumise a organisé un happening en allant coller les articles estivaux du BB sur la grille du local de Laissez-les servir. L’insoumis Yohan Sales Salada annonce qu’il réclamera, lors du conseil municipal du 25 septembre, la démission de Michel Fourcade et a minima, des sanctions du maire à son égard pour n’avoir pas retiré son soutien à Laissez-les servir malgré ses alertes.
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La ligne de clivage autour de cette question ne passe pas entre les socialistes et les insoumis, mais bien au beau milieu de la majorité municipale. Kader Chibane, l’un de ses membres, a signé en tant que conseiller régional, avec Hella Kribi, coordinatrice de Génération.s, un courrier pour saluer le retrait des subventions de Laissez-les servir par la Région, tout en critiquant une action « trop tardive ». Cette ligne de fracture traverse aussi visiblement le socialisme séquano-dyonisien : alors que Nourouddine Abdoulhoussen se réclamait, dans un droit de réponse à nos articles de 2020, du soutien de son président Stéphane Troussel, ses services nous ont assuré que malgré ses demandes, aucune aide n’avait été accordée à l’association par le Département. La fédération socialiste du 93 n’a pas répondu à notre demande de départage.
Derrière ces allures de Clochemerle, l’affaire Laissez-les servir est révélatrice de la difficulté à se débarrasser, une fois installées, et même dans les villes les plus ancrées à gauche, des associations réactionnaires qui y effectuent, discrètement, un vrai travail.
Elsa Sabado et Simon Mauvieux