Célia Chirol : « S’il n’y avait pas eu de révoltes, aurait-on parlé de la mort de Zyed et Bouna ? »

Bondy 2025-11-01 View source

Vingt après 2005, qu’est-ce qui a changé ? La question est vaste et Célia Chirol a choisi d’explorer la facette médiatique de la réponse. Chercheuse indépendante en sociologie des médias, elle s’est penché sur le traitement médiatique des révoltes de 2005 et celle de 2023, après la mort de Nahel Merzouk à Nanterre.

Son étude se concentre sur les journaux télévisés de France 2, un rendez-vous informationnel qui regroupe environ 5 millions de téléspectateurs. Criminalisation des victimes, invisibilisation de la parole des habitants, primeur de la parole policière… Son constat est amer. Entretien.

Dès le lendemain de la mort de Zyed et Bouna, le JT de France 2 s’ouvre sur les “émeutes”, mettant de côté la mort de ces deux adolescents. Qu’est-ce que cela dit sur le choix du cadrage médiatique ?

On peut d’abord se poser une question simple : s’il n’y avait pas eu de révoltes, aurait-on parlé de la mort de Zyed et Bouna ? Est-ce que le décès de deux adolescents dans un transformateur aurait fait la une des journaux ?

Ce que ça nous dit, c’est que ce sont les violences matérielles qui prennent le pas sur la violence humaine. Les voitures brûlées passeront avant tout, avant la mort de jeunes, avant les doléances qu’on pu porter les habitants des quartiers populaires sur leur condition de vie.

Même lorsqu’il s’agit du procès des deux policiers mis en cause dans l’affaire Zyed et Bouna, le procès sera peu suivi et médiatisé. Il va y avoir des chroniques du journaliste Dominique Verdeilhan sur trois jours devant le tribunal mais ça reste très léger. Pareil pour l’Affaire d’Adama Traoré, sans voiture brûlée à Beaumont-sur-Oise, il n’y a pas d’affaire Adama Traoré.

En 2023, avec la mort de Nahel Merzouk, on observe la même mécanique. Le journal s’ouvre sur un “refus d’obtempérer”, le cadrage n’a donc pas changé ?

Non, il n’a pas du tout changé, la victime n’est toujours pas le sujet, c’est le refus d’obtempérer qui l’est. Dans ce premier JT pour Nahel, la notion de mort n’est même pas évoquée. On lit “Refus d’obtempérer, une enquête ouverte après un tir policier” dans le titre. Nahel n’apparaît jamais.

Le policier est là, le refus d’obtempérer est là, l’enquête aussi, mais Nahel n’est pas là. Quand il apparaît dans le sujet, il a un nom, une photo floutée, mais il y a surtout son casier judiciaire. On ne s’imagine pas ça pour d’autres affaires. Pour des cas d’agressions lambda, on ne va pas évoquer le casier judiciaire de la victime et sous-entendre que c’est une “mauvaise victime”.

Quelle est la responsabilité d’une chaîne du service public, perçu comme sérieuse et légitime, sur le traitement médiatique des révoltes de 2005 et 2023 ?

Le rôle d’un service public est de servir l’intérêt général, ils se doivent d’être un peu plus sérieux et un peu plus “objectif” dans leur présentation de l’information. Contrairement à TF1 qui peut faire du sensationnel parce qu’ils sont guidés par la publicité et l’audience, ce ne sont pas les mêmes logiques pour le service public, il est censé être régi par l’information factuel à donner au public.

Tout se base sur l’information policière et rien n’est fait pour contredire ou nuancer cette information

Concernant les révoltes, la plus grande responsabilité de France 2 est son lien avec un autre service public, qui est la police. Il y a un déséquilibre entre la source policière qui nourrit l’information et le reste. Tout se base sur l’information policière et rien n’est fait pour contredire ou nuancer cette information.

Quoi qu’il arrive, l’information policière prime sur ce qui a été dit par les témoins. C’est le cas de l’affaire Zyed et Bouna où des jeunes ont vu ces adolescents se faire poursuivre par la police et rentrer dans le transformateur, mais tout de suite après c’est la police qui dément et impose sa vérité.

Pourtant, on sait que la parole policière peut être biaisée voire mensongère. Il y a très peu de conditionnel quand les sources policières sont citées.

C’était criant en 2020 avec Adama Traoré et George Floyd, où le journal télévisé a été beaucoup moins nuancé dès lors qu’il s’agissait de parler des États-Unis, pourtant on était dans la même configuration. Dès lors qu’il s’agissait de parler de la France, il y avait beaucoup plus de conditionnel.

Est-ce que le langage médiatique est toujours le même ?

Ça a quand même évolué. Pour Nahel, on s’en est tenu à “violences urbaines” et “émeutes”. En 2005, l’inventivité sémantique autours des dénominations des révoltes va de pair avec le langage policier. “Guerilla urbaine”, “affrontements”, “bataille rangée”, des termes très martiaux sont employés.

En 2005, Françoise Laborde parle de “violence gratuite”, Béatrice Schonberg parle de “voyous” et “de parents incapables de tenir leurs enfants”.

Ce qui a réellement changé, ce sont les commentaires des présentateurs. En 2023, les journalistes sont beaucoup plus mesurés dans leurs lancements de sujets et beaucoup plus factuels. En 2005, Françoise Laborde parle de “violence gratuite”, Béatrice Schonberg parle de “voyous” et “de parents incapables de tenir leurs enfants”.

Le sujet est violent en soi mais les lancements le sont d’autant plus. Il y a des commentaires qui n’avaient aucune valeur informative en 2005 qui n’existent plus en 2023. Laurent Delahousse va être très factuel dans ses lancements, il va parler de “nuit de violence” mais ça s’arrête ici. Toutefois, il y a des termes qui restent, notamment “émeutes” et “violences urbaines”, le mot “révolte » n’apparaît jamais et encore moins le mot “manifestation”.

On a tendance à opposer les chaînes d’info en continu, souvent plus dures dans leur traitement des banlieues et le service public. Qu’est-ce qui les distingue réellement ?

La différence, c’est que le JT de France 2 reste un point de rendez-vous surtout le 20H. Le journal a une rigueur informationnelle plus forte que les chaînes d’information en continu. Là où on a basculé totalement au niveau des chaîne d’information en continu, c’est qu’on est que dans une information qui est commentée à travers une opinion. Ce n’est même plus de l’info à mes yeux, c’est un “bar PMU 24/24”.

BFMTV est l’exemple type du basculement d’une chaîne d’information qui avait quand même certaines infos en premier comme lors des attentats du 13 novembre 2015. Aujourd’hui, c’est beaucoup de discussions avec les mêmes invités. L’information n’est plus trop au rendez-vous et ça brouille la tête des gens qui vont regarder ça toute la journée. Ils vont malheureusement confondre une information factuelle avec l’argumentaire d’un chroniqueur au service de Valeurs Actuelles par exemple.

Que retenir de 20 ans de médiatisation des morts de violences policières, des révoltes et des quartiers populaires ?

La première grande ligne, c’est que toute source est policière. La mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, la mort de Nahel Merzouk, la mort d’Adama Traoré n’existent pas sans la police.

Ensuite, les révoltes sont dépolitisées. On ne parle jamais de révolte, ni de manifestation, on ne parle même pas de colère, on parle juste de violence, de guérilla, de bataille rangée et encore une fois, on met sur le même plan la police et des jeunes.

En 2023, la dépolitisation passe par la disparition totale des habitants des quartiers

Il y a une différence entre 2005 et 2023 sur la manière dont on les dépolitise mais le résultat est le même : la violence matérielle prime quoi qu’il arrive. En 2005, on va donner la parole aux habitants mais on ne va pas faire grand chose de ce qu’ils vont dire. En 2023, la dépolitisation passe par la disparition totale des habitants des quartiers. On ne va même pas se déplacer. Les journalistes vont prendre quelques images au début des révoltes, mais vont ensuite simplement prendre des images de Snapchat totalement décorrélées les unes des autres et sans les expliquer.

Troisième point : les habitants des quartiers populaires existent peu, voire pas du tout. En 2005, ils étaient encore présents dans le récit médiatique, mais toujours à travers une opposition binaire : d’un côté, les “bons banlieusards”, perçus comme de bons modèles d’intégration non violents, qui “comprennent” comment s’intégrer en France et de l’autre, les “mauvais”, ceux qui se plaignent.

Dans les deux cas, la responsabilité leur revient toujours : les habitants des quartiers populaires seraient seuls responsables de leur sort, tandis que l’État, lui, n’y pourrait rien. En 2023, ils n’existent plus du tout dans le traitement médiatique, et encore moins sur d’autres sujets comme l’éducation ou le sport.

Le 27 octobre 2025, le journal de 20 heures de France 2 n’a consacré aucun sujet au 20 ans des révoltes de 2005, mais à traiter de la “lutte contre la délinquance”. Que révèle ce choix éditorial ?

Une fois encore, les sources mobilisées sont exclusivement policières. Le sujet du moment, c’est la “sécurité” à Châtelet-les-Halles, donc le JT choisit d’en faire un reportage. Il est question de la lutte contre la délinquance, sans jamais interroger le “pourquoi”. Alors même qu’on aurait pu faire un bilan sur tout une jeunesse 20 ans après… Mais là encore, c’est la police qui a la primeur du récit.

Propos recueillis par Fatoumata Koulibaly