Nadia, Nesayem, Lucas, Samia et Mélinda craignent de voir leur ville tomber aux mains du Rassemblement national lors du deuxième tour des municipales. Racisés, ils racontent la peur des agressions racistes et du recul de leurs droits.
Au bout du fil, Nadia pleure. À 62 ans, cette Franco-Algérienne pourrait voir sa ville, Nice (06), basculer à l’extrême droite dimanche 22 mars. « J’ai très peur », balbutie-t-elle. Un ressenti partagé par Nesayem (1), 21 ans, étudiante en licence de biologie à Toulon (83). Au moment des résultats du premier tour, devant sa télévision, elle raconte avoir eu envie de pleurer. Dans sa commune du Var, le Rassemblement national (RN) est arrivé en tête. Comme à Ozoir-la-Ferrière — 20.000 habitants — en Seine-et-Marne (77) : « ma ville est foutue », tweet Lucas, Congolais de 27 ans. En tout, l’extrême droite est arrivée en tête dans 60 communes et en a déjà remporté 24.
Interrogés par StreetPress, Nadia, Nesayem, Lucas, mais aussi Samia et Mélinda habitent dans l’une de ces communes. Après le choc et le « dégoût », la peur les traverse. Racisés, issus de l’immigration, musulmans ou portant le voile, ils racontent leur crainte de vivre dans un environnement au racisme banalisé, et la hantise de voir leurs droits reculer. Ils témoignent aussi du sentiment d’impuissance.
La crainte des violences racistes
Les remarques racistes, déjà présentes dans son quotidien, risquent de « s’amplifier » si le RN arrive au pouvoir, alerte Nadia. « J’ai une carte d’identité française », chevrotte-t-elle. « Mais, j’ai une tête d’Algérienne. » Fille de harkis, elle est arrivée dans le sud de la France seule avec deux enfants en bas âge. Elle a 23 ans lorsqu’un homme retient son chien qui lui renifle la jambe, la regarde et lâche : « Ne sent pas les Arabes, ils sentent mauvais. » « Marquée à vie » par ces souvenirs, Nadia redoute que « cela recommence ».
Nesayem est issue de l’immigration tunisienne et craint surtout de voir l’islamophobie se banaliser. De confession musulmane, l’étudiante porte le voile et se dit « heureuse » de pouvoir se rendre à la fac « en toute liberté ». Elle se sent directement visée par les propos de la candidate RN arrivée en tête à Toulon, Laure Lavalette, farouchement opposée au port du voile dans l’espace public. En 2022, cette dernière l’avait même qualifié d’« uniforme des islamistes ».
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Âgée de 36 ans, Samia, mère de famille d’origine marocaine-sénégalaise, résidente à Marseille (13), appréhende que « trop de langues se dénouent ». Au travail, elle dénonce des réflexions « frôlant l’islamophobie ». Un de ses collègues, par exemple, aurait déjà qualifié le voile de « bout de tissu » qui n’avait « rien à faire lors d’un entretien d’embauche ». Des remarques qui « risquent de devenir récurrentes » et « décomplexées » si le RN l’emporte, souligne Samia.
La peur d’une « ségrégation »
Même crainte pour Mélinda, 36 ans, Franco-Algérienne et lesbienne, qui vit à Marseille avec sa fille. Elle s’inquiète « des idées véhiculées par le RN » qui, selon elle, pourraient être « légitimées ». La colonne vertébrale du parti lepéniste se focalise, toujours, sur la thématique migratoire et la matrice raciste. Le candidat RN Franck Allisio souhaite instaurer un « pass anti-racailles » : une proposition qui vise notamment à créer sur les plages et dans les parcs municipaux des zones réservées à certaines catégories de la population.
« Le racisme sera décomplexé et nos droits seront bafoués », prévient Lucas. À Ozoir-la-Ferrière, ses parents cherchent un nouveau logement. « Leur nom de famille [congolais] ne va pas leur faciliter les choses », déplore-t-il. Dans sa ville, Lucas est « préoccupé » par la « ségrégation sociale ». Ozoir-la-Ferrière se compose de communautés différentes qui sont, selon lui, « isolées ». Avec le RN au pouvoir, les quartiers populaires seront davantage exclus, assure-t-il. Pour les jeunes générations qui restent ici, « il n’y a plus d’espoir », grince-t-il. Sa commune est la seule du département où le RN est arrivé premier. Son candidat, Teddy Robin, a obtenu 26,33 % des suffrages.
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À Marseille, Samia déplore une forte abstention, en particulier dans les quartiers nord où résident « beaucoup de personnes racisées qui ne votent pas », alors qu’elles seront les premières impactées, dénonce-t-elle. Dimanche 15 mars, le RN est arrivé en tête dans trois des huit secteurs de la ville, s’imposant surtout dans les quartiers favorisés de l’Est. Samia se désole du projet politique du RN, uniquement tourné vers le sécuritaire, et non vers l’éducation, le social ou la culture. Dans les écoles, elle souhaiterait davantage de bibliothèques « pour que les enfants s’instruisent » plutôt que de se contenter du « chant de la Marseillaise » et du « port de l’uniforme », comme le propose le programme de Franck Allisio, candidat RN de la ville, tacle-t-elle. Lucas précise avoir jeté un œil au programme RN de sa ville et dénonce un projet qui « mise tout sur la police et la répression ». En témoigne la première mesure et ce poncif : « Votre sécurité, notre priorité. »
Deuxième tour
« Si l’extrême droite passe et qu’elle reste au pouvoir », comme Jean-Claude Gaudin, qui a dirigé Marseille pendant vingt-cinq ans, de 1995 à 2020, « ma fille ne connaîtra que l’extrême droite dans sa vie », s’emporte Mélinda. Elle se dit « pessimiste » car les électeurs n’ont « pas assez de marge pour être rassurés ». Le candidat du RN n’est qu’à 1.68 point de pourcentage du candidat divers gauche, Benoît Payan. « Je me sens en danger », lâche-t-elle. « Je me dis que ça va aller », soupire Mélinda, « mais c’est difficile ».
Si certains feront barrage, d’autres ne voteront pas. C’est le cas de Nadia, la Niçoise à la peau mate et aux cheveux blancs, désespérée : « Nice est bloquée. Il n’y a pas d’issue. » Dans l’urne, ce ne sera « ni Christian Estrosi ni Éric Ciotti ». Lors du premier tour, Éric Ciotti, dont le parti est allié au RN, est arrivé très largement devant le maire sortant Christian Estrosi (Horizons), avec 43 % des voix. « Rien ne va changer » si ce n’est « légaliser le RN ». La retraitée se reprend à la seconde « le FN » !
_Le prénom et le nom ont été modifiés.
Illustration de la Une par Yann Bastard.