« Muganga, celui qui soigne » : le combat du docteur Denis Mukwege à l’écran

Bondy 2025-09-24 View source

Le docteur Denis Mukwege a connu une renommée internationale. Lauréat du prix Nobel de la paix en 2018 pour son action auprès de plus de quatre-vingts-milles survivantes de violences sexuelles, il est aujourd’hui en exil loin de sa terre natale. Le dernier film de la réalisatrice Marie-Hélène Roux met à l’honneur le docteur Denis Mukwege.

Le Bondy Blog a rencontré Marie-Hélène Roux, la réalisatrice qui a porté sur grand écran, le destin hors du commun de Denis Mukwege. Entretien.

Comment avez-vous connu les travaux du docteur Denis Mukwege ?

En 2014, j’ai lu un livre co-écrit par les docteurs Mukwege et Cadière. J’ai été choquée de ma propre ignorance. Je suis née au Gabon et j’ai grandi dans plusieurs pays d’Afrique, pourtant j’ignorais ce que subissent les femmes congolaises. J’étais admirative du courage de cet homme qui a créé un véritable paradis au milieu de l’enfer.

Je fais des films car selon moi le cinéma peut éveiller et être un outil de paix. J’ai décidé avec ma productrice de faire un film autour du courage de cet homme et de ces femmes du Congo.

Vous avez mis dix ans à réaliser ce projet. Quels obstacles avez-vous rencontrés ?

Cette guerre qui se déroule sur le corps des femmes depuis plus de trente ans, dure aussi longtemps en raison d’intérêts économiques. Ce film dérange car il pointe l’impunité et l’indifférence sur cette situation. Il faut rappeler que le conflit au Congo est l’un des plus meurtriers depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Malheureusement, les décideurs du monde du cinéma pensent que le public n’a pas envie de voir un film sur une personnalité africaine, ce que je trouve idiot. Ils ne pensent pas que le public veut d’un cinéma qui ait du sens et qui pousse à l’engagement.

Nous avons fait des projections auprès de lycéens et nous avons fait salles combles, de même pour toutes nos avant-premières.

Le docteur Mukwege est incarné à l’écran par Isaach de Bankolé. Était-ce une évidence pour vous ?

Il a un charisme, une élégance et une droiture qui font que ça ne pouvait être que lui. Lorsqu’il a lu le scénario, j’ai senti que pour lui ce ne serait pas un rôle de plus. Tous les deux se sont rencontrés à New-York. Il a fait une grosse préparation pour le rôle, il a appris le swahili, quelques notions de gynécologie. Mais par-dessus tout, rencontrer Denis Mukwege était quelque chose qui lui tenait à cœur.

Qu’est-ce qui vous a frappé lors de votre rencontre avec les femmes congolaises en amont du tournage du film au Gabon ?

J’ai pu me rendre à Bukavu à l’hôpital Panzi une dizaine de jours (à l’est de la RDC, ndlr). J’avais lu et entendu tellement de témoignages sur elles et je ne voulais pas paraître impudique. J’ai pu voir là-bas qu’il y a de la joie, de la danse et surtout beaucoup de bienveillance. Ce qui m’a frappé est l’énergie de la guérison et de la compassion. On sort de là rempli d’espoir.

Le film s’ouvre par une scène émotionnellement forte. Pourquoi démarrer votre film de cette manière ?

J’aime les débuts de film coup de poing. La première scène est toujours primordiale. Je trouvais important qu’on ait un grand impact émotionnel dès le départ. J’ai écrit cette scène avant même de me pencher sur le scénario du film. On rentre dans ce film en suggérant, mais sans jamais montrer, notre imaginaire est puissant c’est ce qui rend la scène encore plus dramatique. Elle permet de rappeler également que la femme est toujours la première victime des conflits armés, qu’importe la région du monde.

En filigrane du film, il y a l’histoire de Blanche. Survivante d’un viol, on suit son tumultueux parcours pour se rendre à l’hôpital du docteur Mukwege. Au-delà de l’histoire de ce dernier, en quoi était-il important pour vous de parler de ces femmes ?

Le personnage de Blanche interprété par la magnifique Babetida Sodjo est hautement symbolique. C’est le seul personnage dont on voit toute la progression. De l’agression à son arrivée à Panzi et sa guérison. Elle va devenir un emblème pour toutes les femmes survivantes.

Un autre personnage important est celui de Maïa, la fille du docteur Cadière interprétée par Manon Bresch, qui est l’incarnation du spectateur, incrédule face à la situation de la région. Comment élaborez-vous un tel personnage ?

Elle pourrait être mes yeux au départ. Grâce à son personnage, on se questionne comme n’importe quelle personne qui se rendrait sur place. Pourquoi est-ce qu’on fait ça ? Est-ce que ça sert vraiment à quelque chose puisque chaque jour plus de femmes arrivent à l’hôpital. Elle nous permet de pleurer et de laisser place à notre colère. Elle est un véritable relai des émotions du spectateur. On l’a structurée pour qu’elle puisse parcourir et vivre émotionnellement tout au long du film.

Quelles ont été les réactions des docteurs Mukwege et Cadière lorsque vous leur avez montré le film ?

J’ai pu leur montrer le film il y a quelques mois, ils l’ont revu une deuxième fois par la suite. Lors de la première projection, les deux m’ont avoué avoir pleuré tout au long du film. J’ai pris ça comme un bon signe. On a eu leur soutien complet tout au long du film. Nous espérons pouvoir montrer ce film partout, dans les lycées auprès des pouvoirs publics. Il est important que ce film voyage, pour les deux docteurs mais par-dessus tout pour les femmes congolaises.

Propos recueillis par Félix Mubenga