Amandine Gay : « Je ne suis plus là pour mettre à l’aise les personnes blanches »
Comment vivre et s’émanciper dans un monde façonné par l’oppression raciale ? Réalisatrice et autrice afroféministe, Amandine Gay publie un ouvrage mêlant récit personnel, héritages culturels et références théoriques, des féminismes afro-américains aux pensées critiques contemporaines.
En partant de son expérience de femme noire, elle interroge la manière dont ces logiques de domination traversent les corps, les relations et les institutions. Entretien.
Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire ce livre ?
Il me semblait important de rendre visible la dimension quotidienne, banale et répétitive de la suprématie blanche à travers mon autobiographie. L’enjeu était de partir d’exemples concrets. Après l’arrivée des afroféministes dans l’espace public, j’ai d’abord eu besoin de moments de non-mixité. C’était pour éviter d’être en permanence dans une conversation forcée avec le groupe majoritaire (les personnes blanches).
J’avais besoin d’atteindre un espace de plus grande paix pour avoir le courage de m’exposer
Finalement, je sentais que j’étais obligée d’écrire ce livre : je devais dire clairement ce que ça me fait. Ce n’est pas seulement une analyse ; il s’agit de l’oppression raciale qui m’affecte psychiquement et émotionnellement.
C’est compliqué d’être vulnérable en tant que femme noire, car on attend de nous que nous soyons des gladiatrices. Je ne pouvais pas l’écrire avant d’être passée par une décennie de thérapie, j’avais besoin d’atteindre un espace de plus grande paix pour avoir le courage de m’exposer.
Tu dis que la suprématie blanche n’est pas “une opinion”, mais un régime politique qui structure nos vies. Comment définirais-tu cette suprématie blanche ?
La suprématie blanche est un système global d’oppression raciale qui analyse le racisme comme une fondation politique. Ce régime a des bases historiques, comme le Code noir en France, une loi qui organisait l’esclavage. La suprématie blanche a des conséquences sur la santé mentale et émotionnelle. Ce terme désignait, dans les pays anglo-saxons, non pas seulement les suprémacistes extrêmes (comme le Ku Klux Klan), mais le système entier.
La suprématie blanche a un impact sur nos amitiés, notre santé ou notre rémunération
On pense souvent que le racisme, ce sont les choses les plus graves qui se passent. Mais ce qui lui permet de durer, c’est qu’il est ordinaire et partout : il est présent dans le soin, à l’école, et au travail.
Je veux ramener ça à la réalité : la suprématie blanche a un impact sur nos amitiés, notre santé ou notre rémunération. Mon but est de montrer que tout cela est très concret.
Dans ton livre, tu dis qu’avec les personnes blanches, tu choisis désormais la franchise plutôt que l’harmonie. Qu’est-ce que cela change concrètement dans tes relations ?
Ayant grandi dans un milieu très blanc, j’ai toujours pris la charge du malaise sur mes épaules en faisant de la pédagogie. Maintenant, j’aime laisser résonner le malaise calmement, si quelqu’un a des propos ou des attitudes racistes, par exemple, je demande : « Est-ce que tu peux répéter, s’il te plaît ? »
Le malaise doit et peut changer de camp. Je ne suis plus là pour mettre à l’aise les personnes blanches qui ont eu des propos déplacés. C’était devenu une nécessité, car il y a un épuisement émotionnel à prendre en charge la violence seule. Ce n’est pas moi qui ai un problème, c’est la société. Je veux que le groupe majoritaire prenne ses responsabilités.
Tu montres que les femmes noires sont encore perçues comme celles qui seraient là pour “prendre soin des autres”, notamment des personnes blanches. Selon toi, d’où vient cette attente permanente ?
Nous sommes un pays avec une histoire coloniale et esclavagiste. L’esclavage est une histoire d’exploitation des femmes noires, notamment de leur travail reproductif. Elles étaient amenées à travailler comme nourrices dans la maison des maîtres. C’est une tradition très forte, perpétuée par l’iconographie, les cartes postales coloniales et les zoos humains.
Par la suite, l’immigration postcoloniale a renforcé ce rôle. Les femmes noires ont été cantonnées à des jobs non qualifiés pour des raisons structurelles, notamment le BUMIDOM. Elles n’avaient le choix qu’entre la santé (infirmières, etc.), le petit fonctionnariat, le ménage et le soin des enfants.
Tout cela constitue l’imaginaire que la place des femmes noires, c’est la place du soin d’autrui en général, bien avant le soin d’elles-mêmes. Il se trouve que pour les femmes noires, ce travail s’applique à toute la société.
Tu écris que les rapports de domination traversent aussi l’intime : l’amour, le désir, la sexualité. Comment ces dynamiques s’installent-elles ?
Ce qui m’a vraiment choquée en travaillant sur Ouvrir la Voix, c’est que le seul sujet où toutes les femmes noires rencontrées avaient la même anecdote, c’était la fétichisation sexuelle. Toutes ont raconté avoir été abordées dans des espaces publics hyper random (supermarché, camping, etc.), souvent avant même la puberté, par des hommes blancs qui nous disaient : « Ah, toi, tu dois être une tigresse. Vous, les femmes noires, au lit, etc. ». C’était un grand moment de prise de conscience systémique.
L’imaginaire de la tigresse au lit se construit à l’époque coloniale : dans les cartes postales coloniales, il y a énormément d’images de femmes noires nues, dans des poses lascives. Les corps des femmes colonisées deviennent un enjeu politique. C’est pour ça que toutes les femmes racisées ont des stéréotypes sexuels spécifiques à leur communauté (les femmes noires n’ont pas la même fétichisation que les Maghrébines ou les Asiatiques, mais elle existe pour les trois).
Dans l’intime, ces rapports de pouvoir s’indiquent de façon très agressive. Avant même l’acte, des hommes blancs peuvent dire : « Ah, je n’ai jamais essayé avec une Noire. » Pendant l’acte, ça peut être de dire : « Parle-moi en arabe », comme cela m’a été rapporté par des femmes maghrébines. Il faut nommer les choses et poser les limites dès le départ pour éloigner les personnes qui ne sont pas au clair avec ces enjeux.
Dans le monde professionnel, tu écris que les femmes noires subissent une injonction à la patience, à l’humilité, à la gratitude, à une forme de “reconnaissance éternelle”. Comment ces attentes se construisent ? Qu’est-ce qu’une structure antiraciste devrait faire différemment, selon toi ?
Dans le recrutement, les CV de personnes racisées sont mis de côté par des biais subtils. On se dit : « On n’est pas certains que cette personne va arriver à bien s’intégrer à la culture d’entreprise. » On ne se dit jamais que c’est la responsabilité de l’entreprise d’être safe.
L’injonction à la gratitude dure parce qu’on refuse de voir que les personnes blanches bénéficient souvent d’un chemin plus facile. On donne l’impression qu’on fait un cadeau aux personnes racisées en les recrutant.
Le changement doit venir du groupe majoritaire, c’est au dominant de répondre, de prendre ses responsabilités
Un employeur antiraciste doit se demander pourquoi il n’a recruté historiquement que les mêmes types de personnes (comme dans le monde des médias, y compris dits de gauche). La précarité est liée au travail : sans CDI, on n’a pas accès à l’emprunt pour acheter un logement. Cela empêche d’accumuler une richesse qui pourrait profiter aux générations suivantes. Le changement doit venir du groupe majoritaire, c’est au dominant de répondre, de prendre ses responsabilités.
Dans la dernière partie du livre, tu t’adresses directement aux personnes blanches, en les invitant à prendre leurs responsabilités : assumer l’inconfort, confronter leurs proches, passer des mots aux actes. Pourquoi était-ce important pour toi de parler aussi directement aux lecteur·ices blanc·hes ?
Mon approche est très directe. C’est important pour moi de faire un livre qui parle au plus grand nombre, car on a tendance à surestimer la compréhension des enjeux politiques pour tout le monde.
C’était important de d’abord parler aux femmes noires, pour donner la force de dire ce qu’on n’osait pas avant. Ensuite, le livre s’adresse aux personnes racisées en général. Et enfin, bien sûr, aux personnes blanches, pour leur demander d’assumer un engagement antiraciste réel.
Qu’attends-tu concrètement d’un engagement antiraciste ?
L’engagement antiraciste est une responsabilité à tous les niveaux. Il commence au niveau émotionnel : la personne doit se demander si elle est une bonne amie pour ses amis noirs. Si son amie noire ne lui a jamais parlé de racisme, est-ce parce que ça ne lui arrive pas, ou parce qu’elle ne se sent pas en confiance ?
Ça continue au niveau professionnel (questionner les biais de recrutement) et dans le domaine du soin (s’intéresser au stress traumatique lié à la race). L’enjeu, c’est de comprendre que c’est une responsabilité individuelle et collective, pour mettre fin à l’oppression raciale.
Propos recueillis par Coralie Chovino
Photo ©LaurieBisceglia