Dans le Grand-Est, l’accès inégal aux études supérieures
« Beaucoup d’étudiants n’ont pas l’argent nécessaire pour supporter autant de dépenses », reconnaît Ihssane, originaire de Cornimont, une commune située au cœur des Vosges. Cette étudiante en troisième année de licence Information-Communication a déménagé à Nancy (Meurthe-et-Moselle) après avoir décroché son baccalauréat.
« C’est la ville la plus proche pour étudier. Mais même en restant proche, je suis à environ trois heures de transport de chez mes parents : un trajet impossible à tenir autrement », déplore-t-elle. Un sacrifice nécessaire pour réaliser son objectif : devenir journaliste. La jeune femme est toutefois consciente de sa chance : beaucoup d’étudiants n’ont pas les moyens de déménager.
En France, l’accès aux études supérieures reste marqué par de fortes inégalités. 35 % des individus issus des familles les plus modestes accèdent à l’enseignement supérieur entre 18 et 24 ans contre 90 % de ceux qui sont issus des familles les plus aisées. Un écart qui se creuse davantage lorsqu’on prend en compte l’origine géographique.
À Strasbourg (Alsace), Maïssa, étudiante en 3ᵉ année de pharmacie, est consciente de sa chance. « Quand j’ai passé le concours de médecine, j’ai réalisé la chance que j’avais de vivre près de la fac. La majorité devait gérer leur appartement, les factures et les fins de mois difficiles en même temps que leur concours. Je n’avais pas ce poids supplémentaire. »
Le logement étudiant reste un indicateur déterminant dans la réussite scolaire. Selon l’Union étudiante, plus d’un étudiant sur deux est mal logé.
« On jette les dés avant même de faire nos preuves »
Dans les Vosges, Épinal n’offre que quelques BTS (Brevet de technicien supérieur) et une faculté de droit. Pour suivre d’autres études, il faut se déplacer à Nancy, Metz (Moselle) ou encore Strasbourg (Alsace).
À Saint-Dizier, il n’y a que des BTS… C’est vraiment dommage que les dés soient jetés avant même qu’on puisse faire nos preuves
Sarah*, étudiante à Saint-Dizier (Haute-Marne), abonde : « Je suis venue à Nancy grâce au logement du CROUS et à ma bourse. Mais même avec ces aides, beaucoup n’ont pas la possibilité de déménager dans une grande ville pour étudier. À Saint-Dizier, il n’y a que des BTS… C’est vraiment dommage que les dés soient jetés avant même qu’on puisse faire nos preuves. »
Plusieurs contraintes convergent : éloignement, manque de structures, déficit de logement abordable, précarité financière… Autant d’obstacles qui pèsent dès le départ. Le constat est brutal : dans le Grand Est, faire des études n’est pas accessible à tous. Même les politiques d’aide, comme le Plan Vie Campus et Talents de la Région Grand Est, peinent à compenser les inégalités.
Les épiceries solidaires toujours plus sollicitées
Le recours aux dispositifs d’aide alimentaire est révélateur. À Nancy, la fréquentation des épiceries solidaires de la Fédélor, la Fédération étudiante de Lorraine, a augmenté de 69 % en 2023, avec des profils de plus en plus variés. En Meurthe-et-Moselle, près de 500 étudiants étaient inscrits auprès du Secours populaire, dont les bénévoles organisent des distributions régulières de colis alimentaires.
Pour pallier cette situation, l’Université de Lorraine s’investit : en partenariat avec le CROUS, elle propose des repas à 1 euro, des aides d’urgence via le comité d’action sociale et oriente les étudiants vers les Agoraés, ces épiceries solidaires internes.
Ces dispositifs sont essentiels, mais ne suffisent pas à compenser la pression du loyer, des transports ou du matériel pédagogique. Dans le Grand Est, les inégalités se creusent, et les étudiants issus de l’immigration et vivant en quartiers populaires sont souvent les premiers touchés.
Anissa Berkat
*le prénom a été modifié