Watizat, l’association qui lutte pour un meilleur accès à l’information des personnes exilées en France
La crise de l’accueil n’en finit pas. Les exilés qui arrivent sur le sol français sont confrontés à un manque de prise en charge et à des démarches administratives kafkaïennes. Dans ce contexte, le rôle des associations est primordial, comme Watizat. Cette association mène des actions depuis 2019 afin de faciliter l’accès des exilés aux informations essentielles dont ils ont besoin à leur arrivée. Membre du conseil administratif de l’association, Louis Diologent nous explique les enjeux. Entretien.
Observez-vous une évolution de la situation concernant l’accès à l’information des exilés primo-arrivants depuis la création de votre association ?
Depuis les JO, la préfecture de Paris essaie d’empêcher la mise en place de grands campements. Lorsque les exilés arrivent, ils sont directement mis dans des sas, des systèmes d’hébergement temporaires mis en place par l’État. Ils sont situés en région et souvent éloignés des centres-villes, ce qui contribue à l’isolement des exilés. Coupés du système associatif présent en Île-de-France, l’accès à l’information devient encore plus difficile pour eux, notamment avec la barrière de la langue.
L’avantage des grandes villes comme Paris, c’est que les exilés peuvent plus facilement s’appuyer sur ce qu’on appelle la solidarité communautaire. Par exemple, des personnes parlant la même langue peuvent leur transmettre des informations sur des lieux de distribution alimentaire.
Vous évoquez ici l’importance de la communauté au sens large, vous désignez autant des personnes rencontrées sur des lieux de vie comme des squats ou des hôtels que des personnes de même nationalité. Pensez-vous qu’il serait judicieux pour les services étatiques de chercher à utiliser ces réseaux pour rendre l’information plus accessible ?
La communauté permet une diffusion plus rapide de l’information, donc le partenariat est toujours utile. La mise à jour très régulière des lois autour du titre de séjour nécessite cependant que les personnes d’une même communauté revérifient systématiquement leurs informations avant de les partager. Les informations que certains exilés ont pu recevoir durant leurs démarches de régularisation peuvent déjà ne plus être vraies quelques mois plus tard.
Les traumatismes vécus par les personnes exilées et leurs conséquences sur leur santé mentale compliquent leur accès à l’information. On a pourtant l’impression que ce fait est rarement considéré par les institutions administratives ?
La question des traumatismes n’est clairement pas assez prise en compte par l’administration, que ce soit dans les entretiens faits par l’OFRPA ou même dans la procédure de demande d’asile elle-même. On part du principe que les exilés mentent et on essaie de trouver des failles dans leurs discours. Il a pourtant été démontré plusieurs fois qu’être traumatisé peut créer des souvenirs incohérents ou flous en termes de temporalité. Cette méfiance envers les exilés teinte de violence toutes les étapes de la procédure, alors qu’en face, on a des personnes multitraumatisées, qui ont très peu de ressources pour gérer cela.
Dans le cadre de la procédure d’asile, les exilés ont 21 jours pour écrire à la main et en français leur récit, sans quoi leur demande ne sera pas prise en compte. C’est trop court pour que la personne puisse raconter ses traumatismes car il est évidemment difficile d’en parler. La rue rend encore plus compliqué le fait de se confier ; si les personnes étaient hébergées de manière systématique, cela les aiderait grandement.
Les immigrés ont aussi très peur qu’il y ait une transmission des informations qu’ils partagent à leur pays d’origine, ce qui pourrait mettre leurs proches en danger, comme c’est le cas des exilés LGBT+ par exemple.
Les démarches d’asile sont en partie dématérialisées. L’OFRPA envoie par exemple ses convocations et décisions en ligne. Est-ce que la dématérialisation a tendance à pénaliser les personnes exilées, ou est-ce qu’au contraire, elle peut être un outil d’accessibilité ?
Il faut autant du numérique que du papier car chacun des deux a des avantages. N’avoir qu’un format, c’est imposer ce système sans aucun accompagnement et ça devient une forme de violence administrative.
Le papier permet de créer du lien lorsqu’on le distribue, les exilés vont davantage prendre le temps de le consulter. C’est un objet de support qui peut servir à prendre des notes également. Ses limites, c’est l’illettrisme, là où le numérique avec ses vidéos permet de pallier ce problème. Avec le numérique, on peut aussi atteindre des lieux où l’on n’est pas présent physiquement.
Vis-à-vis de l’OFPRA, ce qui est compliqué, ce sont les délais de recours lorsqu’une demande d’asile est refusée. La personne exilée a un mois pour contester cette décision qui est envoyée par mail. Le délai de recours commence à partir du jour où la personne ouvre son mail, mais, si le courriel n’est pas ouvert dans les quinze premiers jours – ce qui arrive souvent, que ce soit par illettrisme ou manque d’accès à internet – le délai de recours commence dès le jour du dépôt du document.
Les exilés peuvent se sentir submergés par le nombre de démarches à suivre et toutes les informations qu’on leur donne. Comment rendre ces lourdes procédures administratives plus accessibles et compréhensibles ?
On a justement un projet pour répondre à cette problématique : un site internet recensant l’information socio-juridique valable partout en France, en 16 langues. Depuis les JO, on observe une déportation systématique des exilés, alors on s’est adapté pour que les personnes qui sont en dehors des recours associatifs puissent avoir accès à l’information, avec un outil valable partout.
Nous avons édité une première partie sur l’arrivée en France, avec les numéros d’urgence et les manières de se déplacer. On a aussi des explications sur toute la procédure d’asile, les droits sociaux des personnes, leurs droits face à la police et les CERFA avec des liens qui emmènent directement vers les sites des préfectures. Il sera mis en ligne la semaine du 9 mars.
Le fait que tout soit en ligne permet de faire circuler plus facilement des informations dédiées aux personnes LGBT+. Contrairement à un guide papier qui les rend identifiables comme personnes queer, ce qui peut les mettre en danger, internet permet de consulter ces informations avec plus de confidentialité.
Pour compléter le guide, on aura aussi des vidéos en anglais, en français et en arabe sur Tiktok et Instagram, en lien avec des avocates spécialisées en droit des étrangers. L’illétrisme touchant majoritairement les femmes, on a aussi co-créé des vidéos qui leur sont destinées avec des femmes exilées.
Qu’est-ce qui devrait être mis en place par l’État pour rendre l’information plus accessible ?
Il faudrait un accueil en gare avec des logements systématiques. Nous, ce qu’on demande, c’est que la manière dont les réfugiés ukrainiens ont été accueillis soit étendue à tous car c’est un modèle qui marche. Malheureusement, ce n’est pas la Croix-Rouge qui accueille les immigrés à la sortie des trains, mais la police aux frontières.
Aujourd’hui, on a la capacité de résoudre ces problèmes, les acteurs savent comment et quoi faire, tout ce qui manque, c’est de l’argent et de la volonté politique. C’est tout un système qu’il faut recréer : il faut cesser de voir les exilés comme une charge.
Propos recueillis par Akina Pied