Cinéma Alice Guy : Bobigny se réinvente un lieu de vie
Il est 14h45. La première séance a déjà commencé. Dans le hall, ça sent le neuf. Quelques personnes sont assises, de tout âge. Une dame entre, hésite : « Bonjour, je regarde juste hein. » Le staff l’accueille avec le sourire : « Bien sûr ! Bienvenue au cinéma Alice Guy. » L’équipe s’affaire, des curieux·euses entrent, regardent, repartent. Premier jour oblige. Sur les murs et les affiches, un nom est omniprésent : Alice Guy, première réalisatrice de l’histoire du cinéma, une pionnière longtemps oubliée. Ce nom a été choisi par vote, par les habitants eux-mêmes.
Avant Alice Guy, il y avait le Magic Cinema. Pendant des années, c’est là que les Balbyniens allaient profiter des dernières sorties en salles. Léonie et Marie-France, toutes deux habitantes de Bobigny depuis plus de 45 ans, s’en souviennent bien : « On y est allés avec nos enfants. » Mais en 2019, le Magic ferme ses portes. Non pas pour des raisons budgétaires, mais dans le cadre d’un vaste projet de renouvellement urbain. Le centre commercial où il se trouvait s’était progressivement délabré. Un chantier s’ouvre. Le Covid passe par là. Sept ans s’écoulent. Pour maintenir un lien avec le cinéma, Est Ensemble met en place l’Écran nomade, un cinéma itinérant qui sillonne la ville. Un palliatif, mais pas un vrai cinéma. La ville le sait. Alors quand le projet prend forme, elle fait le choix de pleinement impliquer ses habitant·es.
Une consultation est menée sur le terrain par l’agence de communication SAU, auprès de Balbyniens de tous profils. Leurs retours ont directement pesé sur le projet. L’exemple le plus concret : ce que les gens voulaient grignoter en salle. « La première question qui revenait dans la bouche des habitants, c’était : est-ce qu’il y aura du popcorn ? », raconte Ariane Mestre, directrice artistique.
À l’origine, aucune confiserie n’était prévue. Le sondage change la donne. C’est aussi par vote que le nom de la structure est choisi, parmi trois grandes figures féminines du cinéma : Sarah Maldoror, Delphine Seyrig, et Alice Guy. C’est cette dernière qui l’emporte. La campagne de communication va plus loin encore : elle confie sa réalisation à Aïssatou Bathily, une réalisatrice balbynienne. « Au lieu de venir avec une vision de comment on ouvre un cinéma, ils se sont dit : “comment est-ce qu’on va collaborer avec des talents locaux” », explique-t-elle.
La culture au juste prix
Dans le hall, plusieurs affiches annoncent : « Le jour de l’ouverture, tarif unique du petit pot de pop-corn à 1 euro ! » Cinéma public, le Alice Guy est administré par Est Ensemble, l’établissement public territorial qui pilote un réseau de six cinémas dans l’est de la Seine-Saint-Denis. Son financement est hybride : subventions publiques d’un côté, recettes propres de l’autre. Un équilibre pensé pour garantir des prix bas tout en proposant un équipement moderne. « Il y a une volonté politique d’avoir des tarifs accessibles pour que toute la population s’en empare, même les gens qui n’ont pas énormément de moyens », affirme Ariane Mestre. Car l’enjeu est de taille : Alice Guy est le seul cinéma de Bobigny, ville de 55 000 habitants.
Amin, 16 ans, lycéen balbynien, connaît bien cette réalité : « Quand on partait au cinéma avec mes potes, certains ne pouvaient pas venir parce que c’était un peu trop cher. » À Rosny-sous-Bois ou à la Villette, la place frôle les 12 euros. Ici, elle démarre à 4 euros. « On s’est dit qu’on allait souvent venir », lâche-t-il. Pourtant, jusqu’ici, l’idée même d’aller au cinéma ne s’imposait pas. « On pense pas souvent à aller au cinéma. On pense plus à aller au city, faire du karting. » Pour Amin, ce n’est pas qu’une question de prix. Quand on lui demande si lui et ses amis s’autocensurent, si le cinéma leur semble être un monde qui n’est pas le leur, la réponse est simple : « Ouais. » « Ça va plus nous cultiver. Après, on verra ce qu’ils nous proposent », estime Amin.
Une programmation à l’image de la ville
En entrant dans les lieux pour la première fois, Christelle, 51 ans, habitante de Bobigny depuis plus de 20 ans, a eu une pensée simple : « Ça y est, enfin le cinéma rouvre ! ». Assise, un prospectus entre les mains, elle vient de sortir de la première séance de la journée. Pour Victor, directeur d’exploitation, la programmation doit répondre à une ambition claire : « Notre salle doit être à l’image de la ville dans laquelle elle est implantée. À Bobigny, il y a des gens qui viennent du monde entier, donc on va montrer des films du monde entier. » Pas de hiérarchie entre les genres : blockbusters, comédies françaises, cinéma indien, palestinien, films d’auteur, version originale, VF. « Un film est un film. On a de la place pour tout et pour tout le monde. »
Avoir accès à des films variés, même des films anciens en version restaurée, ça met la culture à disposition de tout le monde, sans que ce soit élitiste
Ariane Mestre, directrice artistique, va encore plus loin : trois des six salles sont hybrides et accueilleront du spectacle vivant : musique, danse, théâtre. Au printemps, un café-librairie ouvrira dans le grand hall, première librairie à Bobigny depuis des années. Christelle, habituée des petites salles, y voit quelque chose de rare : « Avoir accès à des films variés, même des films anciens en version restaurée, ça met la culture à disposition de tout le monde, sans que ce soit élitiste. »
« Bobigny, c’est une terre de cinéma »
Avant la séance du Rêve américain, le court-métrage d’Aïssatou Bathily est diffusé sur grand écran. À 23 ans, cette réalisatrice autodidacte et habitante de Bobigny incarne à elle seule ce que la ville porte depuis longtemps. « Bobigny, c’est une terre de cinéma. Il y a énormément de tournages qui prennent place ici », raconte-t-elle. Dans le hall, Jean-Pascal Zadi, parrain du cinéma, né à Bondy et très attaché au territoire — il y a notamment tourné sa série En Place — est venu pour l’occasion.
C’est tout ce que j’aurais rêvé d’avoir quand j’étais gosse. Un cinéma pas trop loin, dans lequel je peux aller regarder des films avec mes potes
« C’est tout ce que j’aurais rêvé d’avoir quand j’étais gosse. Un cinéma pas trop loin, dans lequel je peux aller regarder des films avec mes potes », explique l’acteur césarisé. Pour Victor, directeur d’exploitation, le choix du parrainage coulait de source : « Il défend un cinéma à la fois populaire et très singulier. Il est identifié par les habitants et les habitantes. »
Idriss entre, le regard à la fois admiratif et un peu perdu. Il cherche sa salle. À 22 ans, cet étudiant habite le quartier Karl Marx, à deux minutes à pied du cinéma. Il a été choisi comme l’une des égéries de la campagne, filmé dans son domaine de prédilection, la boxe. « Pour les habitants de Bobigny, c’est une richesse d’avoir ce cinéma qui ouvre à côté de chez nous. Ça va permettre aux jeunes d’avoir accès à la culture cinématographique et de nous ouvrir sur des choses plus grandes », estime-t-il. Amin, lui, a peut-être déjà un plan : « Moi qui veux devenir acteur… »
Coralie Chovino