« Tout va bien » : raconter l’exil à hauteur d’adolescents

Bondy 2026-01-26 View source

Dans Tout va bien, son premier film documentaire, Thomas Ellis suit le parcours de jeunes mineurs non accompagnés arrivés seuls à Marseille. Le réalisateur a choisi de filmer la rudesse de l’accueil, les démarches administratives kafkaïennes, mais aussi la force de ces adolescents.

Pour le Bondy blog, Thomas Ellis revient sur la genèse du film, ses choix de mise en scène et, surtout, sur la crise de l’accueil en France. Entretien.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce film, et comment s’est déroulé le tournage sur la durée, auprès de ces adolescents ?

J’ai voulu faire ce film parce que j’ai vécu longtemps à l’étranger. Pendant quinze ans, j’étais journaliste et producteur de reportages en Inde. Quand je suis rentré vivre en France, je me suis rendu compte que, lorsqu’on parlait d’immigration, on parlait essentiellement de problèmes. C’est évidemment nécessaire de parler des morts en mer, des personnes sans papiers, mais il y a aussi beaucoup de médias qui font un amalgame entre immigration et délinquance, et je trouvais ça inacceptable.

Ils ont des rêves, des envies, et ça, on ne le raconte pas beaucoup

Quand je rencontre ces adolescents, je vois surtout des jeunes qui se donnent énormément de mal pour apprendre une langue, un métier, pour démarrer une nouvelle phase de leur vie. Ils ont des rêves, des envies, et ça, on ne le raconte pas beaucoup. Je me suis aussi rendu compte que l’immigration pouvait être une métaphore de l’adolescence, et inversement : arriver dans un nouveau monde, apprendre des codes, se construire.

J’ai commencé les repérages en 2019. Il y a eu le Covid, puis des ateliers de jeu et d’écriture dans les foyers, pour mieux les connaître. Le tournage a vraiment commencé en 2022 et s’est étalé jusqu’en 2024. C’était un travail très long, mais nécessaire.

Le film s’ouvre sur une série de questions très précises adressées aux jeunes, au commissariat. Pourquoi commencer à cet endroit-là ?

Parce que c’est exactement ce qui se passe quand ils arrivent. C’est la première chose qu’on leur demande : comment ils sont venus, par où ils sont passés, quel âge ils ont, pourquoi ils sont là. Ce sont des questions qu’on va leur poser plein de fois, au commissariat, à l’administration, devant le juge, parfois même à l’école.

Je n’ai pas voulu symboliser quoi que ce soit, simplement montrer la réalité

Je n’ai pas voulu symboliser quoi que ce soit, simplement montrer la réalité. Quand le film a commencé, cinq minutes avant, ils étaient dans la rue. Ensuite, dans le film, on arrête de parler de la traversée, parce que ce n’est pas le sujet. Ils sont traumatisés, mais surtout, ils veulent avancer. Continuer à les ramener sans cesse à ce voyage-là, c’est aussi une forme de violence.

Chez Khalil, la barrière de la langue est omniprésente. Elle conditionne son orientation scolaire et professionnelle. Est-ce que cette barrière enferme ces jeunes dans des trajectoires qu’ils n’ont pas choisies ?

Oui, forcément. La langue est un handicap énorme. Mais au-delà de ça, quand on est mineur non accompagné, pour être pris en charge et espérer avoir des papiers, il faut entrer dans des formations très précises. Si un jeune rêve de devenir médecin, ce n’est pas possible. Et c’est assez triste.

Pour espérer avoir des papiers, il faut entrer dans des formations très précises. Les rêves, eux, passent souvent au second plan. Ces jeunes sont souvent orientés vers des formations professionnalisantes par défaut. Khalil, par exemple, ne parlait pas du tout français au début. Aujourd’hui, il parle beaucoup mieux, il a trouvé une alternance, il avance. Mais tout ça prend du temps.

La plupart des jeunes disent à leur famille que “tout va bien”, alors que le film montre une grande solitude. Pourquoi avoir insisté sur ce décalage ?

Parce que c’est ce qui se passe réellement. Abdoulaye est très timide, il parle très bien français, mais il est très seul dans son collège. Il découvre l’école, mais il découvre aussi la solitude.

Dire que “tout va bien”, c’est aussi une manière de protéger ceux qui sont restés au pays, et de se protéger soi-même. On ne peut pas toujours dire à sa famille que c’est dur, que l’on est seul, que l’on doute. Alors on rassure, on minimise, on tient comme on peut.

On voit aussi Tidiane devoir prouver qu’il est mineur à travers des examens médicaux, et attendre des mois une décision. Qu’est-ce que ces scènes disent du rapport à l’institution ?

L’État met en doute la parole des enfants sur leur âge. Comme ils n’ont pas de papiers, on cherche d’autres moyens de les évaluer. C’est vécu comme quelque chose de très traumatisant. On met en doute leur identité. C’est ça, la violence.

Les procédures sont extrêmement longues et souvent très froides

Les procédures sont extrêmement longues et souvent très froides. Pendant six mois, Tidiane est en suspens. Il ne peut rien faire, il attend. Or l’adolescence est un âge crucial : ils ont besoin d’aller à l’école, de se projeter, de construire quelque chose. Cette attente donne l’impression d’avoir perdu du temps, alors que chaque mois compte.

Aminata incarne une grande force de vie, mais aussi une rupture avec sa mère. L’exil est-il un moyen d’émancipation ?

Aminata est partie parce qu’elle voulait être libre. Elle ne voulait pas être mariée jeune, elle voulait décider de son destin, aller à l’école. Quand elle appelle sa mère, ce n’est pas pour rompre, mais pour réaffirmer ce désir de liberté. Elle ne renie pas sa culture, mais elle s’affirme en tant que femme.

Sa mère est restée dans un village en Guinée, Aminata vit à Marseille, dans un autre pays, avec une autre vie. Forcément, il y a un choc. C’est être entre deux mondes. C’est une problématique qui dépasse largement son histoire personnelle et qui traverse l’immigration en général.

“Tout va bien” est une phrase que les jeunes répètent souvent. Qu’est-ce qu’elle signifie pour vous aujourd’hui ?

Au départ, c’est un SMS très simple qu’ils envoient à leurs parents : “tout va bien, t’inquiète pas”. C’est une manière de les rassurer, de ne pas les inquiéter davantage, mais aussi une manière de se rassurer soi-même. Presque comme un mantra que l’on se répète quand les choses sont compliquées. Ils sont seuls, donc ils sont obligés d’y arriver. Ils n’ont pas le choix.

Ce que j’ai vu en les filmant, c’est une force de vie incroyable

Aujourd’hui, quand je repense à cette phrase, je la vois surtout comme une forme de résistance. Malgré l’attente, les obstacles administratifs, la solitude, ils continuent d’avancer. Ils ont obtenu des diplômes, trouvé un travail, commencé une nouvelle vie. Ce que j’ai vu en les filmant, c’est une force de vie incroyable.

“Tout va bien”, ce n’est pas forcément une vérité, mais c’est ce qui leur permet de tenir et de continuer à se projeter.

Propos recueillis par Nawel Belouizdad