Ne partageant aucunement la ligne politique du RN et craignant pour leur réputation, Inès et Nassim ont demandé à ne plus apparaître comme colistiers sur la liste du candidat Julio Pichon qu’ils n’ont jamais rencontré.
Nassim Beïda et Inès Agosta n’en reviennent toujours pas. À 22 ans et 21 ans, voilà qu’ils se retrouvent sur une liste du Rassemblement national (RN) sans y avoir véritablement consenti. Comme ils le racontent à StreetPress, ces deux étudiants ont en effet été floués par le candidat lepéniste à l’élection municipale de Saint-Nazaire (44), Julio Pichon, qui s’est qualifié au second tour en récoltant 17,25 % des suffrages le 15 mars, par le truchement de son entourage. Au lendemain du premier tour, Inès se désole au bout du fil :
« Dès que l’on tape mon nom sur Google, c’est le premier truc qui sort. »
Nassim, qui s’apprête lui aussi à faire son entrée dans le monde du travail, ne saurait mieux dire. « Je n’ai pas envie que ça puisse me porter préjudice par rapport à une demande d’emploi », indique-t-il. Et de préciser qu’il a été prévenu il y a quelques jours, par un membre de sa famille, que son nom apparaissait sur la liste RN publiée par plusieurs médias.
À LIRE AUSSI : Municipales : la carte des 235 « brebis galeuses » du RN
Il l’assure : lui, « issu du métissage », qui porte « une double culture » et a « de la famille étrangère » est « contre toute forme de discrimination » et ne soutient donc en aucun cas le parti de Marine Le Pen et de Jordan Bardella, qui n’a jamais rompu avec le racisme, l’homophobie, le sexisme, l’islamophobie ou l’antisémitisme. Le son de cloche est identique chez Inès, qui se dit « antiraciste » et dont le père, « pas Français », a immigré dans l’Hexagone.
Besoin de noms pour se présenter
Comment ont-ils alors atterri sur cette liste ? Nassim Beïda et Inès Agosta disent avoir été sollicités par la fille du candidat, elle-même colistière en 42e position. Tous trois se connaissent bien puisqu’ils ont été en alternance dans la même entreprise. « Elle avait l’air triste que son père ne puisse pas se présenter s’il manquait des gens », retrace Inès, en référence à l’obligation, à Saint-Nazaire, de trouver 49 noms pour le conseil municipal.
« Elle m’a demandé plusieurs fois de le soutenir », se souvient aussi Nassim, en 43e membre de la liste. « Vu que j’étais une personne de bon cœur, je me suis dit pourquoi pas. » Problème : selon les deux étudiants, jamais leur collègue, qui leur a transmis des documents officiels à remplir, n’a ni précisé la couleur politique de son paternel. Ni que leurs noms seraient publiés par le ministère de l’Intérieur, relayés par des journaux et imprimés sur des tracts estampillés RN.
À LIRE AUSSI : Municipales : les tweets complotistes, racistes et islamophobes de six nouveaux candidats RN
« Elle m’avait bien dit que mon nom n’allait apparaître nulle part », ajoute Nassim qui, bien qu’il confirme avoir rempli et signé un formulaire, estime que ce n’était « pas assez clair quant à ce que ça engendrait ». Ce que corrobore Inès, 44ème position sur la liste, qui n’en veut nullement à la fille de Julio Pichon : « J’ai rempli une feuille, mais j’étais au travail, donc je n’ai pas lu les petits signes. Ça me demandait juste mon nom, prénom, adresse, numéro de téléphone et ma carte d’identité en photo. »
Des demandes restées sans réponse
À aucun moment, donc, Julio Pichon n’a contacté ou rencontré ses deux colistiers. Peu au fait du fonctionnement politique local, Inès Agosta et Nassim Beïda ignoraient d’ailleurs qu’ils auraient, théoriquement, pu être élus au conseil municipal de Saint-Nazaire, en cas de très bon score et de désistement des premiers colistiers. Ils n’ont pas participé, de près ou de loin, à la campagne électorale et assurent n’avoir même pas voté, le 15 mars, pour le candidat RN.
En réalité, ils ont même demandé que leurs noms soient retirés de sa liste à plusieurs reprises avant et après le 26 février, soit la date limite de dépôt en préfecture. Nassim dit avoir contacté la fille de la tête de liste deux jours plus tôt, après avoir constaté que son nom avait été publié par plusieurs titres de presse. « Elle m’a dit qu’elle avait vu avec son père et qu’il faisait le nécessaire », explique-t-il, sous-entendant qu’un retrait était alors encore possible. « Mais rien n’a été fait. »
Même cas de figure pour Inès. Voyant que rien n’évoluait à l’approche du premier tour, l’alternante a tenté de joindre Julio Pichon en personne, sur Messenger et Linkedin, vendredi 13 mars. Sans succès. Lundi 16 mars, au lendemain du premier tour des municipales, le candidat lui a dit par SMS n’avoir rien reçu de sa part et lui a fait savoir que « la liste [pour le second tour] est déposée et elle n’est plus modifiable ». « Malheureusement, vous n’avez pas le choix. » Et d’oser, face à l’insistance d’Inès :
« Je trouve ça dommage. L’élection se termine dimanche, il y a peu de chances que je sois élu donc ce sera terminé. Vous pouvez patienter une semaine. »
« Faire participer des jeunes à une action citoyenne »
« Renseignez-vous », a aussi lancé à trois reprises, lors de cet échange, le candidat nazairien, qui n’estime donc pas que la mission d’informer correctement ses candidats lui incombe. Il n’a d’ailleurs pas expliqué pourquoi Inès Agosta était officiellement présentée comme affiliée au RN tandis que d’autres colistiers, dont Nassim Beïda, étaient inscrits comme « sans étiquette ». En revanche, il a menacé l’étudiante de déposer contre elle une « plainte pour harcèlement » :
« Là, vos noms seront mis en lumière. »
Contacté par StreetPress le 17 mars, Julio Pichon évoque des « gamins » qui se sont « réveillés à quelques moments du premier tour ». « Ce que je voulais faire, c’était faire participer des jeunes à une action citoyenne », poursuit-il, sans préciser de quelle manière ces derniers auraient pu être impliqués dans la campagne ou sensibilisés au fonctionnement d’un scrutin municipal. Après tout, à quoi bon, étant donné que « la liste ne sera pas élue » et qu’« ils sont en fin de liste ».
Interrogé quant à l’étiquette RN attribuée à Inès Agosta, il concède « des soucis dans la liste quand j’ai écrit » : « C’est nous qui avons donné les étiquettes et dans son étiquette, ça a été mis sans faire exprès. » En revanche, il considère qu’elle et Nassim Beïda n’auraient pu ignorer sa propre affiliation à la formation lepéniste :
« Tout le monde sait que je suis du Rassemblement national, ce n’est pas une surprise quand même. J’ai des affiches partout dans la ville depuis le mois de juin. »
Un pedigree en ligne « ordurier »
Le candidat prétend aussi qu’il « les conna[ît], les gamins », qu’il les a rencontrés sur leur lieu de travail et qu’ils sont même « venus à la maison ». Ce que démentent à l’unisson les deux intéressés. « C’est pas vrai du tout, je ne l’ai jamais vu », répond Nassim. « Je ne suis jamais allé chez lui, je ne sais même pas où il habite », dit Inès. « Il est venu une fois au travail pour voir sa fille mais je ne savais même pas que c’était son père. Je ne lui ai jamais parlé moi-même de vive voix. »
À LIRE AUSSI : À Toulon, des militants LFI attaqués à leur domicile en marge de la campagne aux municipales
Inès Agosta et Nassim Beïda se sont renseignés au sujet d’un éventuel recours. La première a écrit lundi 16 mars un courrier à la sous-préfecture de Saint-Nazaire affirmant qu’elle n’a « pas donné un consentement éclairé », mais celui-ci est resté jusqu’ici lettre morte. De son côté, Julio Pichon balaie tout risque réputationnel durable pour ses deux jeunes colistiers. « Dimanche, ce sera terminé. Dans un an, il n’y aura plus rien [sur Google, ndlr], il ne faut pas non plus exagérer. »
Une attitude désinvolte qui ne contredit pas le grossier pedigree en ligne du candidat RN, révélé en janvier par « Les Jours ». Cet agent immobilier anciennement adhérent du parti Les Républicains s’est illustré par de multiples « propos orduriers, racistes, sexistes et pro-Russes, ainsi que des photomontages homophobes visant le président de la République et d’autres, tout aussi odieux, associant des responsables politiques allemands actuels à des dignitaires nazis ».
Contactée, la fille de Julio Pichon, également colistière, n’avait pas donné suite avant la parution de cet article. Idem pour le service presse du Rassemblement national.
Illustration de la Une par Caroline Varon.