La Maison des femmes : « Il y avait là une bande de super héroïnes »
La Maison des femmes a son biopic ! En salles le 4 mars, le premier long-métrage de Mélissa Godet revient sur l’histoire de la première maison de soin et d’accompagnement des femmes victimes de violences sexuelles. Née à Saint-Denis, cette structure fondée par Ghada Hatem-Gantzer s’est imposée comme un modèle qui a essaimé, on comptera bientôt 36 Maisons des femmes en France.
L’énergie palpable de ce film immersif est renforcée par un casting engagé avec notamment Oulaya Amamra, Eye Haïdara, Karin Viard et Lætitia Dosch. Interview croisée de Ghada Hatem-Gantzer, fondatrice de la Maison des femmes et de Mélisa Godet, réalisatrice.
Mélisa Godet, vous dites dans une interview que la Maison des femmes est un personnage à part entière. Comment la décririez-vous ?
C’est une femme qui ouvre les bras. L’architecture de ce lieu a quelque chose de très particulier, c’est une maison colorée sortie de terre sur un terrain vague devant l’hôpital Delafontaine à Saint-Denis. Elle a l’air du dernier village gaulois au milieu de tout ce gris et ça dit tellement de la notion d’accueil.
MG – Dans ce premier long-métrage, vous revenez sur les premières années de ce lieu. Quel message souhaitez-vous transmettre à travers ce récit ?
Je souhaitais montrer la maison déjà en fonctionnement et cette équipe au travail. Mais aussi les patientes à différentes étapes de leur parcours de soin, car c’est long et fait de hauts et de bas. Je voulais raconter concrètement comment ces équipes de soignantes, car ce sont majoritairement des femmes, arrivent à changer le monde une vie après l’autre.
Et cela dans une grande abnégation car elles doivent courir après l’argent et qu’elles parviennent à imposer leur modèle, prouver qu’il est efficace, quand bien même il est expérimental à ce moment-là. Tout cela forme une matrice hyper riche pour de la fiction. Je me disais qu’il y avait là une bande de super héroïnes.
Ghada Hatem-Gantzer, quel rôle a joué votre première équipe dans le déploiement de la Maison des femmes ? La fiction est-elle réaliste ?
Dans la fiction, les actrices sont incroyables, j’étais très inquiète de la justesse du propos. Les actrices ont parfaitement capté leur rôle. Quant à l’équipe originelle, elle a essuyé tous les plâtres avec moi. Elles ont connu des moments de désespoir et d’espoir. Les premières années ça a été en dent de scie, cette équipe était là et une partie l’est encore, elles sont la mémoire du lieu. Il y a un noyau dur qui est là depuis le début, indestructible, et j’en suis très reconnaissante.
MG – C’est donc un film que vous aviez dans la tête depuis un moment ?
Dès le moment où j’entends parler de cet endroit, que je découvre comment on y travaille et l’impact que ça peut avoir au jour le jour pour certaines femmes, je comprends l’importance du collectif là-dedans. Je me dis que ça doit être un film et que j’aimerais bien que ce soit le mien.
À ce moment-là, je suis seulement scénariste et je me dis que c’est trop gros, je ne veux pas prendre le risque de le faire à moitié. J’ai écrit deux courts-métrages et écrit et réalisé une série. Au sortir de ça, je me suis dit que j’étais prête, j’ai eu beaucoup de chance qu’en attendant personne ne s’en empare.
GHG – Au départ vous étiez réticente à l’idée de ce film. Quel est votre ressenti après le visionnage ?
Le film m’a beaucoup rassurée quand je l’ai vu. J’ai aimé, et c’est normal parce qu’il parle de ce que je fais tous les jours. Mon entourage proche l’a aussi apprécié sans être du milieu. J’ai assisté à des avant-premières et j’ai été scotchée par les réactions, les applaudissements, les prises de parole pour dire : “Moi aussi, ma mère, ma sœur, mon frère…” Et puis les hommes qui disent : “Je ne savais pas que c’était autant.”
MG – Le récit s’est construit autour d’échanges avec Ghada, quelles ont été vos autres ressources et inspirations ?
J’ai travaillé principalement sur la documentation parce qu’une immersion à la Maison des femmes était compliquée. Elles travaillent, des soins sont en cours et je ne voulais pas prendre le risque d’interférer dans tout ce qu’il se passe là-bas. La documentation est riche : romans, films, documentaires, podcasts, thèses de médecine et de psychologie…
Ensuite, à différentes étapes d’écriture, il y a eu des discussions avec Ghada sur les textes afin que je ne me trompe pas sur des choses très précises d’un point de vue médical. L’excision et les opérations de réparation, c’est très technique.
MG – Les femmes qui jouent les patientes livrent des performances poignantes. Comment s’est réalisé ce casting ?
Avec le directeur de casting, David Bertrand, nous sommes très engagés pour la diversité à l’image. On a réfléchi à la manière dont ce casting allait raconter quelque chose des féminités dans leur diversité des corps, des âges, des origines. Il s’avère que ces actrices, qui viennent d’endroits différents, qui n’ont pas les mêmes visages, ni les mêmes couleurs de peau ou les mêmes âges, on les voit moins. Mais elles existent et elles sont excessivement talentueuses, donc ça n’a pas été si difficile de les trouver.
GHG – Karin Viard vous interprète. Vous êtes-vous reconnue ?
Karin a su faire passer l’énergie, la détermination, le fait de se concentrer sur son objectif. Je pense que dans cette période de création de la Maison des femmes, j’ai dû être comme ça, je n’avais pas trop le choix. Quand je regarde le film, il y a des moments où je me dis qu’on dirait presque moi. C’est assez étonnant parce qu’on est assez dissemblables physiquement.
MG – Comment avez-vous choisi les premiers rôles ?
Le choix s’est fait avec la même idée, que cette photo de famille raconte quelque chose des femmes. Ces actrices ont des énergies différentes, elles viennent de cinémas assez divers et, ensemble, elles racontent quelque chose et sont très complémentaires. C’est ça l’enjeu du film choral, que chacun ait bien la sensation d’une partition unique à jouer. Les personnages ne sont pas interchangeables.
MG – C’était une volonté de votre part de placer de l’humour dans un tel récit ?
L’humour est un signe d’intelligence. C’est aussi une manière de dire au spectateur : “Nous allons traverser ensemble des récits qui sont difficiles émotionnellement, mais on va s’autoriser de grands moments de rigolade et de respiration.” Ces endroits sont des lieux très vivants, les soignantes sont des femmes très drôles et leurs patientes aussi.
GHG – Vous avez travaillé dans différents hôpitaux et villes mais c’est à Saint-Denis que vous avez choisi de créer cette structure inédite. Pourquoi ?
Je suis arrivée en 2010 pour prendre en charge la chefferie du service de la maternité. C’est là que je travaillais, c’est là que mes réflexions m’ont amenée à cette idée. Je l’ai fait là où je l’ai fait. Quand on commence à connaître la patientèle, le territoire, on voit que ce qu’on a envie de faire fait sens.
GHG – Aujourd’hui, plus de 30 Maisons des femmes se sont implantées en France, quels sont désormais vos défis ?
On en a deux. Tout d’abord qu’aucune maison ne ferme faute de moyens. C’est un travail un peu incessant de la part de l’association nationale qui les accompagne. Chaque maison doit trouver ses propres mécènes locaux.
L’autre, c’est d’arriver à atteindre les régions les plus éloignées, les déserts médicaux, les zones très rurales, car ce sont des zones pires qu’ailleurs. La grande ville est parfois très dure, elle impose une certaine solitude, mais elle permet un anonymat qui parfois est très salvateur. Dans une région où tout le monde se connaît, on ne peut pas parler, ça enferme encore plus les victimes.
MG – Vous avez réalisé une tournée d’avant-première. Comment le film a-t-il été reçu, notamment par les femmes ?
On a organisé cette tournée en fonction des villes où il y a désormais une Maison des femmes car il y en a 34. À chaque fois, c’est l’occasion d’inviter les équipes locales à voir le film. Elles découvrent et redécouvrent leur quotidien au cinéma ; elles sont surprises et se trouvent justement représentées. C’est ma grande joie. Il y a énormément de femmes, mais également de jeunes hommes qui prennent la parole pour raconter leur propre histoire, beaucoup nous parlent de leur maman.
GHG – Selon vous, quel impact ce film peut-il avoir sur les femmes qui le verront ?
Je pense que les femmes savent tout ça, elles savent qu’être une femme est l’un des facteurs qui conduit à subir des violences. Elles ne vont pas apprendre grand-chose, si ce n’est qu’il y a des endroits où l’on peut s’occuper d’elles. Ce qui m’intéresse plus, c’est les hommes. On a des chiffres sur les violences, mais derrière chaque victime il y a un auteur. J’ai envie qu’on prenne le problème à l’envers.
GHG – Le dispositif Mon Palier, qui loge et accompagne des jeunes femmes ayant subi des violences, se déploie également ?
C’est une expérimentation qui est réussie car elle existe depuis bientôt quatre ans. Un mécène nous a acheté un hôtel à Paris et on va pouvoir déménager. J’attends beaucoup de cette étape. Pour le moment, on n’a pas pu déployer le modèle comme on voulait. On a par exemple beaucoup de femmes qui voudraient être mentor de ces jeunes filles, mais nos conditions d’hébergement ne le permettaient pas. Je pense qu’on va pouvoir monter d’un cran en qualité. Ensuite, on pourra proposer aux autres maisons des femmes de copier ça.
Propos recueillis par Inès Soto