Depuis Zyed et Bouna, 162 personnes sont mortes suite à une tentative de contrôle de police
Cet article est publié en partenariat avec Basta!, un média indépendant d’investigation.
Vingt ans que les noms de ces deux adolescents électrocutés dans un transformateur Edf, en tentant d’échapper le 27 octobre 2005 à un contrôle de la BAC, incarnent les exactions policières. Depuis, d’autres visages, d’autres noms illustrent chaque marche, chaque mobilisation contre les violences d’État. Lamine, Ali, Amine, Hocine, Wissam, Rémi, Adama, Shaoyu, Babacar, Angelo, Jérôme, Romain, Curtis, Gaye, Steve, Philippe, Yanis, Cédric, Allan, Souheil, Nahel ou Gabriel… Et la liste de victimes ne fait que s’allonger…
En vingt ans, le nombre annuel de décès imputables directement ou indirectement aux forces de l’ordre a plus que doublé voire triplé, d’après le recensement que mène le média Basta. Dans les années 2000, entre dix et vingt morts survenaient annuellement.
La décennie suivante en comptait plus d’une vingtaine par an. Et depuis 2020, le cap de la cinquantaine annuel a été franchi… jusqu’à un funeste record de plus de 65 décès en 2024[1]. Au point que la France a été épinglée trois fois par l’ONU comme le pays européen « ayant le plus grand nombre de personnes tuées ou blessées par des agents de la force publique ».

Depuis la mort de Zyed et Bouna, entre 2005 et 2025, 562 personnes sont décédés à la suite d’une interaction avec les forces de l’ordre (hors opérations antiterroristes), dont un tiers à la suite d’un contrôle de police ou d’une tentative de contrôle. Avec 65 décès, 2024 marque une année record. Christophe Andrieu / Basta! / Le Bondy Blog
Entre 2005 et 2025, au moins 560 personnes sont décédées au cours d’une mission des forces de l’ordre
Et pour cause. Entre 2005 et 2025, au moins 560 personnes sont décédées au cours d’une mission des forces de l’ordre, quelle que soit sa légitimité, son intentionnalité ou sa légalité[2]. Au-delà du nombre, la récurrence des situations meurtrières interroge. Chaque année, les mêmes conditions se répètent et frappent une certaine population. Le profil du défunt s’apparente à un jeune homme non blanc de classe populaire, habitant un quartier d’une agglomération de Seine-Saint-Denis, des Bouches du Rhône. Ce portrait-type varie quelque peu en fonction du type des circonstances et de missions à l’issue tragique.
À l’origine de 29 % des décès (soit 162 morts), les tentatives ou les contrôles de police touchent particulièrement les mineurs ou les jeunes adultes. Comme pour Zyed Benna et Bouna Traoré, âgés de 17 et 15 ans, la moitié des personnes décédées en fuyant un de ces contrôles avaient moins de 22 ans. Comme eux, ils sont des dizaines à avoir terminé leur course par une chute fatale ou une noyade dans un fleuve. La plupart de ceux qui ont fui un de ces contrôles l’ont fait à bord d’un véhicule.
Scénario régulier : des adolescents qui roulent en scooter ou en voiture sont poursuivis par une patrouille pour non port du casque, feu grillé, défaut d’immatriculation. À chaque fois, la même question : la police a-t-elle « parechoqué » le véhicule en fuite ou suivi à distance ? Lakhmi et Moushin, trouvent la mort sur leur moto le 25 novembre 2007 à Villiers-le-Bel après avoir été percutés par une voiture de la BAC. La même année, Tina S. et Raouf T. ont 17 et 15 ans quand elles meurent dans une voiture poursuivie par la BAC, une unité sur-représentée dans ces situations. En 2024, Wanys R., 18 ans, est percuté à Aubervilliers.

Un mort sur trois a moins de 26 ans, plus de la moitié ont moins de 36 ans. Christophe Andrieu / Basta! / Le Bondy Blog
Depuis la loi 2017, cinq fois plus d’ouvertures de feu mortelles sur des véhicules en fuite
Depuis 2021, ces accidents routiers mortels deviennent particulièrement nombreux : 19 cas en 2023. La dernière instruction du ministre de l’Intérieur en mai 2025 risque de ne pas arranger la situation… Alors que la note en vigueur depuis 1999 limitait « les poursuites de véhicules » – en théorie – à des faits « d’une grande gravité », elle prévoit désormais de pourchasser « par principe » celles et ceux n’obéissant pas à l’ordre de s’arrêter. Il en va de même pour les rodéos urbains.
Ces circonstances mortelles s’inscrivent dans une multiplication des refus d’obtempérer depuis une décennie, pour un défaut de permis ou d’assurance, bien qu’elle se soit stabilisée. Hausse elle-même à l’intensification des contrôles de l’usage de stupéfiants ou d’infractions routières dans un contexte de politique du chiffre. De l’avis des agents, ces délits de fuite sont commis par « monsieur tout le monde ». Ceux qui en meurent d’une balle tirée par un fonctionnaire sont plutôt des jeunes hommes d’origine d’Afrique du nord ou subsaharienne…
Depuis 2005, une cinquantaine de citoyens a été abattue par un gendarme ou un policier alors qu’ils tentaient de soustraire à l’ordre d’arrêt de leur véhicule. Année record, 13 passagers ou conducteurs de voiture sont tombés sous les balles policières en 2022. En cause : l’article L-435-1 de la loi du 28 mars 2017. Votée en urgence pendant le mandat de François Hollande, sous la pression des syndicats policiers, ce nouveau code de sécurité intérieure élargit les règles de tirs en dehors du cadre de légitime défense dans des conditions confuses…
Résultat ? Cinq fois plus d’ouvertures de feu mortelles sur des véhicules en fuite depuis la loi. Dénonçant un « permis de tuer », le SAF, les associations Flagrant Déni et Stop aux violences d’État ont saisi l’Onu sur ce sujet.
Le meurtre filmé de Nahel Merzouk en 2023 par un policier à Nanterre, avait relancé la controverse, entrainant la création d’une commission parlementaire qui n’a pas jugé bon d’abroger la loi. Depuis, deux personnes ont été abattues lors d’un refus d’obtempérer. Il s’agit de Sulivan Sauvey, à Cherbourg et de Maïky Loerch, à Fenouillet (31), par un gendarme, non concerné par l’évolution législative.
Malgré cette récente accalmie de tirs mortels sur des véhicules, l’arme à feu des agents demeure la première cause des homicides policiers, toutes situations confondues. Ils n’ont cessé d’augmenter depuis 2010, atteignant des niveaux historiques en 2022 (26 cas) et 2024 (27 cas), année marquée par la répression du mouvement indépendantiste en Kanaky.

Le profil type du défunt mort à la suite d’une interaction avec la police ou la gendarmerie s’apparente à un jeune homme non blanc de classe populaire, habitant un quartier d’une agglomération de Seine-Saint-Denis, ou des Bouches-du-Rhône. © Christophe Andrieu / Basta! / Le Bondy Blog
Les personnes abattues restent éloignées de la grande criminalité ou du narcotrafic
Les personnes abattues restent éloignées de la grande criminalité ou du narcotrafic. Deux-tiers des 200 morts par balles depuis 2005 étaient armées, dont 58 d’une arme à feu. 34 en ont fait usage avant de succomber à un tir de riposte. Plusieurs de ces échanges de tirs se sont déroulés avec des personnes armées de fusils à leur domicile, sollicitant davantage l’intervention du RAID, GIGN, habilités au terrorisme ou aux prises d’otages.
Outre ces cas, les forces de l’ordre ont majoritairement abattu de personnes munies d’armes blanches (couteau, objet, sabre, débroussailleuse) La plupart était en crise de décompensation ou en détresse psychique. En dix ans, plus de 50 hommes souffrant de troubles psychiatriques ont été tués, à compter de son côté Streetpress. Des études canadiennes démontrent le lien entre le désinvestissement des services de soins en santé mentale et le risque de confrontation avec les uniformes bleus.
Cette diversification des missions policières tend à vieillir le profil type de victimes et à l’étendre à des petites communes. Ces dernières années, davantage de décès ont eu lieu à la suite d’un appel préalable des forces de l’ordre que ce soit un riverain qui compose le 17 pour tapage nocturne, une femme qui déclenche son téléphone grave danger ou un témoin qui alerte un homme en crise, armé ou non.
La conséquence de choix de politiques sécuritaires
Désormais, 42 % des décès font ainsi suite à une intervention. Cela traduit une sollicitation accrue de la force publique pour régler de plus en plus de problèmes sociaux. Durant la période des confinements liés au Covid, où la présence dans l’espace public était réprimandée, les fins de vie entre les mains des forces de l’ordre ont par exemple été plus fréquentes.
Depuis 2020, les « malaises » aux circonstances troubles se sont multipliés dans les locaux de police ou de gendarmerie. Avec au moins 80 décès, la France reste le pays d’Europe où l’on meure le plus en détention : qu’il s’agisse d’un homme en état d’ébriété retrouvé inanimé dans sa cellule et/ou ayant subi des violences avant de périr comme Meter Keskin en 2021.
En vingt ans, 33 personnes ont soufflé leur dernier soupir après avoir subi un usage de la force physique. Que l’on pense à Lamine Dieng en 2007, Wissam El-Yamni en 2012, Amadou Koumé en 2015, Adama Traoré en 2016, Philippe Ferrières en 2019, Mohamed Gabsi en 2020 ou Cédric Chouviat, tué lui aussi à la suite d’un banal contrôle routier la même année.
Cette cartographie des homicides assermentés révèle qu’ils ne résultent pas nécessairement de la dangerosité de l’interpellation, ni du dérapage d’un fonctionnaire, bien que cela ne l’exclut pas. Ils obéissent surtout à un conditionnement social, juridique et politique, dicté par les choix de politiques sécuritaires qui loin d’avoir évité ces décès en vingt ans, les ont plutôt favorisés…
Lilian Ripert (Bondy blog) et Ludovic Simbille (Basta!)