Au Blanc-Mesnil : la gauche compose et recompose face à l’épouvantail Meignen
Dans les couloirs du tribunal de Bobigny le lundi 16 février, des militants insoumis, communistes, écologistes et citoyens du Blanc-Mesnil sont venus assister à une audience qui doit sceller le destin du Tilia, un café associatif du quartier des Tilleuls. Au grand soulagement de tous, l’audience est renvoyée à une date ultérieure aux élections municipales. Le sort de l’association semble lié au résultat du scrutin. Sa situation est emblématique de la politique de la municipalité, qui veut écraser les voix citoyennes et associatives pour modeler la ville à son image.
Elle est aussi emblématique des grands projets de transformation de la cité du « sénateur-maire », Thierry Meignen, qui entend gentrifier à marche forcée et « rééquilibrer la sociologie » de cette commune très populaire de Seine-Saint-Denis à grand renfort de bulldozer. En effet, la perte de son local par le Tilia est la conséquence d’un vaste plan de rénovation urbaine prévu aux Tilleuls, plus grand quartier populaire de la ville, qui abrite près de 10 000 âmes. Ce dernier prévoit la destruction de 900 logements, la réhabilitation de 1 900 autres et la construction de plus de 3 000 nouveaux, en grande majorité en accession à la propriété. Il entend ainsi « noyer la cité au milieu d’un parc paysager. » Un projet loin de faire l’unanimité au quartier, dans lequel l’édile a connu son plus net recul lors du scrutin de 2020.
Dans cette ville historique des banlieues rouges, tenue par les communistes depuis 1944, les deux derniers mandats municipaux ont totalement rebattu les cartes et changé le visage de la commune. En 2014, le très droitier Thierry Meignen (UMP puis LR), chantre de l’alliance des droites et des extrêmes droites, a profité des “vagues bleues” pour arracher la ville aux communistes. Il sera réélu en 2020, puis nommé sénateur un an plus tard. Il place alors son adjoint Jean-Philippe Ranquet à la tête de la mairie, mais continue ostensiblement d’administrer la ville en dépit de l’interdiction de cumul des mandats.
Dans son livre-enquête paru en février : Main basse sur la ville, Enquête au Blanc-Mesnil territoire trahi de la République (Stock), Nassira El Moaddem raconte comment Thierry Meignen et son équipe ont étendu leur influence sur la commune : « clientélisme, népotisme, chasse aux sorcières, censure, racisme, affairisme immobilier, manipulation, harcèlement sont au cœur du pouvoir », décrit la journaliste.
La gauche tâtonne, compose et recompose
Dans ce contexte mortifère, l’opposition a longtemps semblé amorphe, avec un Parti communiste qui peine à se renouveler, toujours groggy des deux revers subis en 2014 et 2020. Cependant, à l’approche du scrutin, une dynamique s’est en partie créée et la gauche a composé et recomposé autour de deux listes que tout oppose : l’une menée par les communistes et l’ancien maire Didier Mignot, l’autre citoyenne, menée par des Blanc-Mesnilois, issus pour une bonne partie des quartiers populaires de la ville.
Nombreux sont les militants à avoir appelé de leurs vœux une unique liste d’union. Mais les petits arrangements de partis ont mis du plomb dans l’aile à cette large alliance. L’accord départemental entre la France insoumise et le PCF a offert la tête d’une liste d’union entre les deux partis aux communistes. Ces derniers ont désigné l’ancien maire de la commune de 2008 à 2014, Didier Mignot, pour mener une nouvelle fois la bataille. Un choix qui ne fait pas l’unanimité.
Sa mandature n’avait pas été exempte de tout scandale. Il avait notamment été épinglé par la Cour des comptes pour son utilisation des deniers publics, pour l’achat d’un grand nombre de bouteilles d’alcool : 1 300 en tout, dont 900 de whisky, pour presque 26 000 euros. Une broutille cependant à côté des 140 000 euros d’abonnement au Parc des Princes dépensés par son successeur Thierry Meignen. « Les conditions d’attribution de ces places sont caractérisées par un manque de transparence […] Une partie des places est attribuée à des personnalités extérieures à la commune », relève ce même rapport.
Au-delà de ces errements, Mignot est surtout une figure repoussoir pour une partie de la gauche, notamment celle issue des quartiers populaires, qui dénonce l’abandon des communistes et leur gestion clanique et paternaliste de la commune. Pour les municipales de 2014, le candidat Thierry Meignen avait d’ailleurs fait campagne en montant une liste de citoyens issus des quartiers, auxquels il avait promis des postes une fois à la mairie. Mais les promesses n’engagent que ceux qui y croient, et l’administration de droite a fini par écœurer ces représentants citoyens qui ont tous été évincés ou sont partis d’eux-mêmes.
Une liste citoyenne… de gauche ?
Face à ce constat et au rejet de la tête de liste communiste, une liste citoyenne se monte : Blanc-Mesnil Uni, menée par Demba Traoré, figure du club de football de la ville, passé par les services enfance et jeunesse de la commune. Lors d’un meeting en février, il renvoie dos à dos le PCF et la droite pour jouer la carte du dégagisme : « Depuis plusieurs élections, notre ville est enfermée dans le même face-à-face. Deux appareils qui s’affrontent depuis plusieurs décennies. Les mêmes rivalités, les mêmes logiques. Mais pendant ce temps-là, les habitants attendent, on attend un médecin, on attend que les trottoirs soient refaits, on attend des services publics efficaces. »
Dans un premier temps, cette liste s’attire les sympathies du Parti radical de gauche (PRG), des écologistes (après un vote des militants locaux), mais aussi des militants insoumis, qui refusent de se ranger derrière les communistes et de se plier à la décision de la direction du mouvement. La France insoumise tente aussi de lancer une liste dissidente. Mais les volontaires manquent, à tel point que le mouvement lance un appel à volontaires pour remplir sa liste… avant de jeter l’éponge.
Mais en interne, la liste citoyenne connaît rapidement des remous. Demba Traoré n’était pas le candidat promis. « Ça devait être quelqu’un d’autre et on nous a imposé Demba Traoré sans concertation début février, déplore une militante écologiste, on ne le connait même pas », ajoute-t-elle.
Les écologistes et les militants insoumis dénoncent aussi une ligne politique trop centriste, voire de droite. « Ils veulent faire de la communication, du marketing sur les réseaux sociaux, mais ils ne veulent surtout pas trop parler politique, explique un militant LFI. On n’a pas le droit de parler d’antiracisme, de féminisme, ou de personnes LGBT », déplore-t-il. Un autre militant qui souhaite rester anonyme nous explique même que celles et ceux qui ont tenté de pousser ces thématiques se sont fait traiter de « wokistes » dans les boucles internes.
Finalement, l’alliance
Alors, la gauche se recompose début février. Après un nouveau vote de leurs militants, les Écologistes retirent leur soutien à la liste. Tout comme les insoumis. Les deux partis apportent officiellement leur soutien à la liste de Didier Mignot qui se retrouve en position de force à gauche à un mois du scrutin.
La liste de Didier Mignot reçoit par ailleurs un franc soutien des directions nationales des partis. Sur le compte Facebook de sa campagne, le candidat poste régulièrement des vidéos de Marine Tondelier (EELV), Clémentine Autain (l’APRES), Éric Coquerel (LFI), Benoit Hamon (Générations) ou encore le président du département Stéphane Troussel (PS), visiblement conscients de l’aspect crucial de l’élection au Blanc-Mesnil, ville laboratoire de l’union droite-extrême droite.
Parmi les inquiétudes à ce sujet : la présence de Vijay Monany, directeur du maire, sur la liste de Thierry Meignen. Ce dernier est connu pour être un proche parmi les proches d’Éric Zemmour. Dans un communiqué, Didier Mignot s’inquiète : « Vijay Monany, ami proche de Sarah Knafo, a été le porte-parole du délinquant raciste multirécidiviste Éric Zemmour lors de l’élection présidentielle de 2022. […] Cette candidature confirme l’alliance de toutes les droites et de l’extrême droite au Blanc-Mesnil. » Et de s’inquiéter que la candidature de Thierry Meignen soit une manœuvre, qu’il conserve son fauteuil de sénateur qu’il occupe actuellement et offre la ville à Monany, comme il l’a fait avec Jean-Philippe Ranquet. Une manœuvre démentie par le premier intéressé dans un communiqué fin février.
À gauche, tous espèrent un second tour et un accord entre les deux listes pour battre Thierry Meignen. Mais la principale crainte est de voir le scénario de 2020 se répéter, et une victoire dès le premier tour du « sénateur-maire ».
Névil Gagnepain