Snapchat, le nouveau marché numérique : voyage au cœur d’un marché parallèle

Bondy 2025-08-07 View source

Sur Snapchat, ces nouveaux vendeurs connectés ont créé leurs propre espace de commerce. Pas de site marchand, pas de boutique physique, juste un compte, un téléphone et la volonté de vendre. L’application, connue pour ses messages éphémères, est devenue pour beaucoup une vitrine à part entière où les codes du marché sont réinventés à chaque story. Sneakers, sacs, bijoux, montres, parfums… tous les objets du quotidien ou du luxe s’échangent dans ce marché discret mais actif.

Jugurtha, 37 ans, est l’un des pionniers de ce système. Il a démarré en 2005, bien avant Snapchat. « À la base, moi, je commandais en Chine et je revendais dans le quartier. Snapchat, c’est arrivé bien plus tard, je l’ai pris comme une vitrine gratuite, ça m’a permis d’atteindre des gens que je ne connaissais pas », raconte-t-il au  téléphone, d’un ton calme, presque professoral, comme s’il s’adressait à un apprenti.

Pour Yanis, 17 ans, tout est allé très vite. Encore étudiant dans un lycée pro de Seine-et-Marne, il commence à revendre des accessoires juste après le confinement. « J’ai d’abord testé avec quelques casquettes, j’ai vu que ça partait, alors j’ai continué », détaille-t-il. Il voit Snapchat comme un outil simple, direct, sans barrière d’entrée.

« Avec Snap, je peux littéralement tout faire »

Ibrahim, 24 ans, a quant à lui voulu viser gros dès le début. Présent sur tous les réseaux sociaux les plus utilisés, son but, il le dit lui-même, c’était de faire de l’argent : « J’ai un pote à moi qui faisait la même chose, c’est lui qui m’a aidé à m’installer sur les réseaux et à avoir des fournisseurs rapidement ».  

Snapchat (ou plus couramment appelé Snap) est une application de messagerie et de partage instantanés de photos et vidéos. Lancée en 2011, l’application comptait en septembre 2024 près de 450 millions d’utilisateurs actifs quotidiennement. Imaginé à la base comme une simple messagerie, idéale pour partager des photos, Snapchat s’est aujourd’hui imposé comme une référence majeure de la pop-culture et comme outil de promotion et de diffusion d’information dépassant de loin les canaux traditionnels.

Vendre sans boutique : une logistique du quotidien

Derrière les stories, c’est toute une organisation qui se met en place, car vendre sur Snapchat ne se résume pas à poster des photos. Il faut répondre, enregistrer, préparer, expédier, suivre… Une véritable gestion de flux, improvisée avec les moyens du bord. Jugurtha en rit encore : « Au début, c’était la jungle. Je faisais des captures d’écran, je notais les commandes à la main. Aujourd’hui j’ai un box, ça change tout. »

Ibrahim, lui, fonctionnait avec rigueur, avec une méthode carrée : stories le matin et le soir, commandes notées dans un carnet, expéditions groupées deux à trois fois par semaine, livraisons presque tous les après-midi. Il ne stocke rien chez lui et envoie après validation de  la commande. « J’avais un petit local que je me suis aménagé dans ma cave. Après j’avoue que gérer les questions et demandes sur chaque compte ça prenait vraiment un temps fou », indique le vendeur. Une organisation élaborée au fil de l’expérience et des accrocs.

Tous trois le disent : l’outil est imparfait. Snapchat n’est pas conçu pour vendre. Il ne propose ni fiche produit, ni suivi de commande. Mais il permet une proximité inégalée. Et cette proximité amène la fidélité de la clientèle.

Gagner beaucoup avec une simple story

Ce qui pouvait ressembler à une simple activité est, pour certains, devenu une source de revenus significative. La rentabilité du modèle Snapchat repose sur un principe simple : pas d’intermédiaire, pas de frais de livraisons, des charges minimales. Jugurtha a rapidement compris le potentiel financier. « J’ai essayé de me placer comme le moins cher de France. Mon but, c’était de vendre en quantité, avec des marges réduites, mais constantes. » Il parle d’une décennie d’activités, à vendre de tout : machines à laver, matelas, motos, parfums. « Sur le cumul, j’ai fait plus de 100 000 euros de chiffre d’affaires. Pendant le Covid, je faisais jusqu’à 50 clients par week-end », chiffre-t-il.

Cette période fut un accélérateur pour de nombreux vendeurs. « Les gens achetaient sans sortir de chez eux. Moi j’étais là, je livrais avec deux livreurs à plein temps. » Depuis, l’activité a ralenti. Aujourd’hui, il vend « une dizaine de produits par semaine, surtout des stocks que j’avais gardés », pour un bénéfice d’environ 1 200 euros mensuels. Une somme rondelette qui ne suffit à subvenir à ses besoins, mais représente un complément conséquent. Et pourtant, tout est fait « au black ».

Avec Snap, tu peux passer de 0 à 1 000 euros en un mois. Mais le mois suivant, tu peux tout perdre – Yanis

Pour Yanis, les revenus sont plus modestes, mais pas négligeables. Il estime gagner entre 2 500 et 600 euros par mois, selon les périodes. Une somme importante pour un lycéen. « C’est ce qui me permet de m’acheter des choses, faire des sorties, d’économiser pour plus tard aussi. » Lui n’a pas de livreur, il gère ses envois lui-même, parfois en point relais et admet que ses marges varient selon les produits. « Des fois, je fais 5 euros, d’autres fois 20, mais sur la quantité, ça vaut le coup. »

Ce qui les distingue des circuits traditionnels, c’est l’absence quasi totale de charges. Pas de loyer commercial, pas de frais de site web, très peu de publicité payante et pas de TVA. Les clients viennent par bouche-à-oreille ou via les réseaux. Cette structure ultra-légère permet une grande agilité financière.

Mais au regard de la loi, les règles qui régissent le commerce sont les mêmes IRL ou sur les réseaux. Ainsi, il est obligatoire de déclarer son activité au risque d’être poursuivi pour vente illégale de produits. Les règles sont également les mêmes concernant la contrefaçon ou les droits des consommateurs (droit de rétractation, remboursement…).

Une activité lucrative, mais à risque

Interrogés sur leurs activités, tous avouent une méconnaissance voire une ignorance complète sur la légalité de leurs affaires. Yanis, lui, n’est pas certain de la réglementation qui encadre son activité. « Honnêtement, je sais pas si c’est vraiment interdit. Je vends des produits que j’achète là où je peux, je fais pas de pub mensongère, je vole personne ». Lorsqu’on lui parle de l’aspect juridique, il se montre prudent : « Y’a des gars qui vendent 10 fois plus que moi, avec des sites, des livreurs, des logos. Pourquoi ce serait moi qu’on viendrait chercher ? » Une position partagée par la  plupart des vendeurs…  Jusqu’à ce que les ennuis arrivent.

Début 2025, le compte Snapchat  d’Ibrahim est toujours actif, mais ses ventes s’arrêtent. Dans une simple story, il poste un message : « Je suis actuellement en détention provisoire, en attente de jugement suite à des ventes sur Snap, d’ici là les ventes c’est terminé. »  L’annonce a choqué clients et revendeurs. Sans rentrer dans les détails, il explique n’avoir jamais imaginé être arrêté pour cette activité qu’il qualifie de « simple vente ».

Nour  Habert