Talents cachés : « Quand je peignais, je n’étais plus en prison »

Bondy 2025-11-21 View source

« C’est le Club Med en prison ! » Les premiers temps, installée dans l’entrée d’un hôpital, l’exposition Talents cachées profite du passage, mais essuie les critiques. Désormais nichée dans une rue du 13e à Paris, du 22 au 30 novembre cette année, son objectif reste inchangé : présenter au monde extérieur des œuvres créées derrière les barreaux « ou hors les murs, comme celles de Cristhy et Xavier, libérés sous contrôle judiciaire », précise François Charron, le commissaire d’exposition et bénévole au sein de l’association Habitat & Humanisme Urgence.

Quelque 180 dessins, sculptures, peintures, bandes dessinées et pièces textiles ont été sélectionnés dans six établissements pénitentiaires d’Île-de-France. Les bénévoles discutent alors avec les détenus pour connaître leur inspiration. « Ça nous permet de raconter une petite histoire aux visiteurs », précise le coordinateur.

Créé « pour des raisons humanistes », il y a de cela 30 ans, l’objectif de cet événement est de « montrer que les détenus peuvent faire quelque chose de beau, d’harmonieux ». À l’issue de la visite, le public vote ainsi que le jury, afin de décerner des prix. « C’est assorti d’un diplôme, il n’y a pas de valeur marchande et souvent on utilise l’une des œuvres primées pour l’affiche », indique l’organisateur.

Christy, exposante et ancienne détenue ©InèsSoto

L’art pour tromper l’ennui

« À Poissy, il y avait l’atelier de Sophie, à Réau celui de Caroline, à Orléans je n’avais pas le droit de peindre », se remémore Xavier qui a effectué 19 ans de prison avant d’être libéré sous bracelet en 2025. Selon le type d’établissement, les règles varient. « Dans les maisons centrales, certains condamnés à de longues peines peuvent poursuivre leurs tableaux en cellule car ils sont seuls », précise François Charron.

C’était le cas de Xavier à Réau. « J’utilisais la peinture à l’eau et non à l’huile car on n’a pas le droit au solvant », détaille-t-il. Il s’essaie aussi à l’encre de chine, à l’acrylique. Cristhy, elle, entame sa peine à Fleury-Mérogis. « Il y avait peu d’activités artistiques, c’était plutôt de l’histoire de l’art. » Non autorisée à utiliser de la peinture, elle se retranche sur le pastel.

Les places en cours d’arts-plastiques sont limitées, « surtout pour les femmes », déplore l’ex-détenue, alors qu’elle arrive à Réau. Elle est tout de même autorisée à pratiquer et se souvient émue de retrouver les textures, les odeurs de la peinture. L’administration lui permet d’animer un petit atelier auprès des femmes. « Certaines ne parlaient pas le français. En dessinant, j’observais l’assouvissement d’un désir de s’exprimer et ça c’était bien. »

François Charron, le commissaire d’exposition @InèsSoto

« Certains se révèlent en prison »

« Avant l’incarcération, je dessinais peu, mais j’aimais ça. Mon père était caricaturiste, il était très doué, je n’ai pas cette qualité-là », estime celui qui cherche au départ à tromper l’ennui. Cristhy, elle, peignait avant la prison. Autodidacte, elle avait quelques clients. Crayonnant depuis l’enfance, elle aurait aimé entrer en école d’art. « Mes conditions familiales ont fait que ce n’était pas possible. »

« Certains se révèlent en prison », raconte François Charron. Il pense à l’un d’entre eux, à Melun, obsédé par les poulpes qu’il reproduit en petit format. « Il y a aussi Berthet One, durant ses 10 ans de prison il dessinait des caricatures de ses co-détenus et des gardiens qui lui en demandaient », relate-t-il. À sa sortie, il a publié une BD primée à Angoulême. Désormais il intervient en prison, proposant des masterclass de bandes dessinées.

L’esprit se libère, ça lève certains verrous

« Je suis très attirée par l’association personnage animal, je peins principalement des femmes », décrit celle qui recherche l’hyperréalisme. L’une des œuvres de Xavier montre, en noir et blanc, des mains agrippant des barreaux. Tous deux ont vendu des toiles alors qu’ils étaient détenus. Xavier se souvient de l’une d’elle qui a fait des kilomètres. « Moi, je suis resté ici, elle, elle a voyagé. »

« Quand je peignais, je n’étais plus en prison », témoigne l’ex-détenu. Cristhy se dit, elle, transportée, oubliant la notion du temps. « L’esprit se libère, ça lève certains verrous. » Perfectionniste, elle bosse parfois la nuit. Elle confie que cette pratique lui a permis de chasser la culpabilité qui « [l]’étouffait au quotidien ». Ça et des sessions de justice restaurative auxquelles elle a participé.

La vie d’après

« Ça fait 15 ans que je fais ça, il y a certains détenus que j’ai vu pendant 10 ans », indique François Charron. L’une des intentions du projet est de redonner un certain respect d’eux-mêmes aux détenus, « de la dignité », insiste le bénévole. Les bénéfices des œuvres vendues sont divisés à part égale pour le pécule et la cantine du détenu, ainsi que le dédommagement des victimes.

Ce sont des gens au ban de la société, ils ont fait des mauvaises actions, mais ça reste des êtres humains

Plutôt que de la vendre, beaucoup de détenus offrent leur création à des proches. « Ce sont des gens au ban de la société, ils ont fait des mauvaises actions, mais ça reste des êtres humains », rappelle celui qui voit leurs yeux briller quand ils parlent de leur art. En exposant, en se déplaçant s’ils ont une autorisation de sortie, « ils montrent à l’extérieur qu’ils existent ».

Cristhy ressent l’opinion publique extrêmement hostile à l’endroit des prisons. Xavier déplore : « La réinsertion est inexistante, tout est fait pour que les types recommencent ». Depuis qu’elle est sortie, la peintre reprend sa vie de zéro. Elle continue la peinture et écrit son histoire. Xavier, dont le premier métier était carrossier, s’essaie à la sculpture sur métal, entre des heures de travaux dans la maison de sa mère.

Inès Soto

Infos : 

Vernissage le vendredi 21 novembre 2025 à partir de 18h. Du 22 au 30 novembre, de 12h à 18h30, sauf le jeudi 27. Adresse : 16 rue Charles Fourier 75013 Paris.

https://talentscaches.org/