À Aubervilliers, « la seule condition, c’est l’union de la gauche »
À Aubervilliers, le premier tour des élections municipales 2026 se joue dans un mouchoir de poche. La maire UDI et candidate à sa propre réélection, Karine Franclet, arrive en tête avec 26,01 % des voix. Elle est suivie de très près, à quelques dizaines de voix, du candidat divers gauche Sofienne Karroumi (25,56%), soutenu par le Parti socialiste, puis de Nabila Djebbari issue du mouvement citoyen Aubervilliers en commun et soutenue par les Écologistes, qui les talonne à 21,48 %. Derrière elle, le candidat insoumis Guillaume Lescaut clôture la salve des qualifiés au second tour avec 20,46 % des voix.
Le QG de campagne de Nabila Djebbari est tapissé d’affiches jaunes, à quelques pas de la mairie, les visages se durcissent à mesure que les premières estimations se dessinent. Le souvenir de l’élection municipale précédente hante les esprits des plus anciens, comme celui d’Hafid, 69 ans. « On ne veut pas revivre 2020, on est tous de gauche, normalement ils auraient dû faire un arrangement à l’époque, on en a marre », martèle le retraité.
La ville historiquement rouge depuis la Seconde guerre mondiale bascule six ans plus tôt. La victoire de l’unique candidate de droite Karine Franclet, soutenue par Les Républicains et la République en marche, avait de quoi faire sourciller, avec un peu plus de 44 % des suffrages exprimés au second tour. Le score inédit de l’ancienne principale de collège relève pourtant d’un contexte défavorable pour une victoire à gauche : malgré six candidatures sur la ligne de départ, aucune alliance unique n’avait été proposée au second tour. Résultat ? Les deux autres listes qualifiées, celles de Mériem Derkaoui (PCF) et Sofienne Karroumi (DVG), ont fait respectivement 24% et 31%.
« La seule condition, c’est l’union de la gauche »
Son petit sac à dos en main, Hafid alterne entre les pauses sur les chaises en plastique mises à disposition et les aller-retours vers la table de comptage. Au fil de la soirée, membres de la liste et habitants du quartier font aussi les cent pas. Les feuilles de bureau de vote s’éparpillent sur la table pour le comptage de voix tandis que les résultats des autres communes de Seine-Saint-Denis tombés avant sont scrutés. Certains même célébrés. « Bagayoko (candidat La France insoumise à Saint-Denis, élu dès le premier tour) a sorti Hanotin (maire socialiste sortant), il lui a mis sa sauce », entend-on, dans un bref élan de soulagement.
Presque tout le monde s’interroge sur les positions de Nabila Djebari (DVG), Sofienne Karroumi (DVG) et Guillaume Lescaut (LFI). Sur les coups de 23h30, les résultats provisoires se font connaître. Karine Franclet en tête, suivie de ces trois autres, tous les quatre. Quelques moues déçues se mêlent au soulagement d’être au second tour « et de continuer ».
Le souvenir de la guerre des gauches de 2020 encore vif, Nabila Djebari s’empresse de rappeler que « la seule condition, c’est l’union de la gauche, l’union à trois, seulement à trois ». Cette dernière « est prête à s’unir avec la force de gauche arrivée en tête du premier tour ». Mais l’Albertivillarienne ne rougit pas de son score, à quelques points seulement de Karine Franclet (UDI) et Sofiene Karroumi (DVG). « On a mené une campagne intense et on partait avec une équipe diverse mais compétente. On voit bien que l’abstention reste très forte, ce type de liste, c’est parce qu’il y a un désaveu de la politique classique en Seine-Saint-Denis », détaille celle qui se présente pour la première fois.
« Ça donne plus de confiance, les gens sur la liste c’est mes directeurs de centre ou mes collègues »
Même si l’abstention à Aubervilliers, à 57 %, demeure plus élevée que dans le reste de la France, cette troisième place revêt des allures de petite victoire pour la liste de Nabila Djebbari. Thomas, 39 ans, rejoint des amis d’enfance au QG de campagne. « De base je suis un mauvais élève, je vote peu, je suis pas trop dans la politique », raconte le Pantinois. Même si Thomas ne vit plus à Aubervilliers, l’éducateur continue à y voter. L’ensemble de sa vie s’y trouve de sa famille à son travail.
Glisser son bulletin dans l’ancienne ville rouge devient un gage de foi pour ce fâché du rituel électoral : « Je sais toujours pas si je vais voter à la présidentielle mais là pour la mairie je suis motivé, il y a une vraie solidarité, on se connaît, les grands, les petits. Nabila, elle est plus dans le vrai, je la vois emmener ses enfants au conservatoire, demain elle est maire mais elle restera aussi maman. Pour certains c’est un défaut, mais pour moi c’est sa qualité, ça me redonne confiance. »
À l’image de Lyna. La jeune éducatrice spécialisée de 21 ans espère en effet « plus d’insertion, d’accompagnement pour les jeunes, comme pour le permis qui peut être très difficile à financer quand on vient de quartier ». Surtout, soutenir une candidate qui n’est pas rompue aux rouages de la politique « ça donne plus de confiance, les gens sur la liste, c’est mes directeurs de centre ou mes collègues, ça me permet de plus donner mon avis », conclut Lyna, accompagnée de sa grand-mère.
Un peu plus tard dans la soirée, Hafid reste confiant malgré le résultat. « On est chaud patate », lance le retraité de 69 ans qui se surnomme “enfant d’Aubervilliers”. Avant d’ajouter qu’il « faut qu’ils (les candidats de gauche qualifiés) se mettent d’accord cette fois-ci, on peut pas perdre une nouvelle fois ».
Malika Cheklal