Rapports de force –Plans sociaux
Les salariés d’Alinea, l’enseigne d’ameublement, étaient mobilisés ce 14 février face à la suppression annoncée d’un millier de postes. Les employés et leurs syndicats dénoncent la stratégie de la famille Mulliez et de ses holdings.
Occasion rare, mais malheureuse : à Aubagne (Bouches-du-Rhône), les salariés du magasin Alinea, la célèbre enseigne d’ameublement propriété de la famille Mulliez, et ceux du siège de l’entreprise étaient réunis, samedi 14 février, lors d’une même mobilisation. Deux heures de débrayage, à l’appel d’une intersyndicale, ont rassemblé plusieurs dizaines de salariés. « D’ordinaire, tout est fait pour séparer nos activités. Cette fois, nous avions le bonheur d’être ensemble et de pouvoir partager nos craintes communes : plus de 1000 salariés vont voir leurs postes supprimés », décrit Margaux Palvini, salariée du siège et élue au comité social et économique (CSE), pour Force ouvrière.
La douche froide a eu lieu deux jours plus tôt : le 12 février, le principal candidat à la reprise de l’enseigne annonce son retrait, alors qu’Alinéa est placé en redressement judiciaire depuis novembre 2025. C’est donc la fin annoncée de cette enseigne, qui encourt la liquidation. Certes, l’offre du repreneur, le groupe roumain SDC Holding, n’était pas parfaite. Elle prévoyait la sauvegarde de 575 emplois sur les 1000 menacés. « 50% des effectifs du siège n’étaient pas repris. Mais cette offre avait le mérite d’exister. C’était la seule qui reprenait vraiment l’enseigne, le site web... », explique Margaux Palvini.
L’ultime audience au tribunal des affaires économiques de Marseille – dont dépend le siège social – aura lieu le 5 mars. Le délibéré devrait intervenir une dizaine de jours plus tard. On sait déjà que les cinq autres offres en lice ne reprendront pas la marque Alinea. Elles se contenteront de transférer quelques poignées d’employés (jusqu’à 240 pour l’offre la moins défavorable) vers leurs propres enseignes. « Elles vont reprendre quelques dizaines de salariés par-ci par-là, en fonction de leur stratégie d’expansion, des territoires où elles ont besoin de s’implanter. Mais dans tous les cas, on se dirige vers le licenciement d’un millier de salariés », déplore Margaux Palvini.
Alinea liquidée à cause de choix « incohérents »
« À 59 ans et demi, en ayant des difficultés de santé, à quatre ans de la retraite, on vous dit : “Ben voilà, merci, au revoir.” Je le vis mal », confie, à l’AFP, Pierre Jacquot, employé depuis quatorze ans chez Alinea. « On s’est dit qu’il fallait se battre pour de bon, pour les 1200 employés qui vont sûrement perdre leur emploi, pour avoir les droits qu’amène un PSE [plan de sauvegarde de l’emploi] correct et digne », a de son côté soutenu Gilda Rodriguez, 58 ans, employée chez Alinea depuis 26 ans.
Comment une enseigne appartenant à la famille Mulliez, huitième fortune de France avec un patrimoine estimé à 26 milliards d’euros (selon le classement du magazine Challenges), en est-elle arrivée là ? Il y a déjà eu un redressement judiciaire d’Alinea : c’était en 2020, en plein Covid-19. L’enseigne connaît alors « des difficultés financières depuis une dizaine d’années », retrace Margaux Palvini.
Au bénéfice d’une ordonnance de mai 2020, qui autorise ce type d’opérations de manière exceptionnelle (elle n’est plus valable aujourd’hui), Alinea est rachetée... par ses propres actionnaires, la famille Mulliez, via leur société Neomarché. Dix-sept magasins ferment, près de 1000 salariés sont licenciés. « Un effet d’aubaine. La famille Mulliez a sauté sur l’opportunité de cette ordonnance, pour se délester des magasins qui fonctionnaient le moins », résume Margaux Palvini. Au passage, 120 millions d’euros de dette sont effacés grâce au redressement judiciaire, ce qui plonge à leur tour plusieurs fournisseurs de l’enseigne dans des redressements judiciaires.
En 2024, Alinea rachète Zodio : dix-neuf magasins basculent d’une marque à l’autre. Présenté comme un « nouvel élan » pour Alinea, ce rachat a cependant des conséquences sur les emplois. Chez Alinea d’un côté, dans les territoires où il y a doublon de magasins, comme au Pontet (Vaucluse) où 64 personnes sont licenciées. Chez Zodio de l’autre, où l’intégralité des salariés du siège, entre autres, est priée de faire ses cartons.
« On nous a forcé la main avec ce rachat qui nous a demandé de transformer des magasins en un an, un temps record. Le travail acharné des salariés d’Alinea pour mener cette transformation a été ignoré », témoigne Margaux Palvini, qui travaillait déjà au siège de l’enseigne. Cette stratégie aurait mérité plus de temps, estime la syndicaliste. Elle voit là un schéma récurrent dans le fonctionnement de la famille Mulliez. « On ne cesse de nous imposer des stratégies et des choix incohérents. Ces changements se font sans prendre en compte les avis des opérationnels qui connaissent leurs métiers », constate-t-elle.
Des holdings pour échapper à l’obligation de reclassement
Pour de nombreux syndicalistes, le redressement judiciaire d’Alinea s’inscrit dans la même veine. « Ce n’est plus une crise, c’est une méthode : procédures collectives, dettes allégées, aides publiques en toile de fond… et licenciements à la chaîne », épingle la fédération des employés et cadres FO. Ce qui est mis en avant, surtout, c’est qu’« un groupe de cette taille doit reclasser avant de licencier massivement. On ne peut pas faire comme si une enseigne était isolée quand elle appartient à un empire de la distribution », insiste le communiqué paru le 12 février.
C’est justement là que le bât blesse. L’empire Mulliez est composé de solides enseignes comme Leroy Merlin, Decathlon, Boulanger, Kiabi, Flunch, Electro Dépôt... Mais ces enseignes sont détenues par différentes holdings. Alinea appartient à la holding Suraumarché, tout comme Auchan, pour lequel un PSE a été annoncé fin 2024. Trois autres holdings – Acanthe, Valorest et Cimofat – regroupent les autres marques. Les Mulliez en sont aussi les actionnaires majoritaires mais, du fait de leurs séparations juridiques et de leurs comptes séparés, l’ensemble de ces holdings n’apparaît donc pas, légalement, comme constituant un même groupe.
La famille Mulliez « isole ainsi chaque entité en les mettant devant le fait accompli : "regardez, il n’y a plus d’argent !". Sauf qu’on sait qu’il y a la maison mère, la nébuleuse Mulliez, difficile à rendre tributaire du fait de cette construction juridique, synthétise Margaux Palvini. La famille se déleste ainsi des enseignes qui fonctionnent moins, comme on le voit aussi avec Auchan, pour tirer un maximum de dividendes. »
Cela complique, en outre, les reclassements des salariés. Entre les deux enseignes Alinea et Auchan appartenant à la même holding, il peut y avoir des transferts. Mais pas au-delà, à Leroy Merlin ou Decathlon par exemple. « J’ai un collègue qui a été reclassé chez Alinea juste après avoir été licencié dans le cadre du PSE chez Auchan... Il va donc se faire licencier deux fois », illustre la syndicaliste.
Les syndicats cherchent, depuis des années, à faire reconnaître l’existence d’un « groupe Mulliez ». En janvier, la cour d’appel de Douai leur a donné raison : le tribunal a retoqué le PSE d’Auchan en estimant que l’information économique communiquée, sur laquelle se base ce PSE, « aurait dû être plus étendue et inclure les données des trois sociétés, Acanthe, Valorest et Cimofat, qui exercent un contrôle conjoint sur la société Suraumarché elle-même. » Cette décision judiciaire ne remet pas en cause le fond du PSE – dont les effets se poursuivent à l’heure actuelle – mais sa forme, jugeant par le même coup les options de reclassement trop restreintes.
Face à ce revers en appel, la famille Mulliez a saisi le Conseil d’État. De quoi repousser de quelques années la décision finale. D’ici là, du côté des salariés, les licenciements se poursuivront.