De Corbeil-Essonnes au Maroc, une CAN pour unir

Bondy 2026-01-10 View source

Dimanche 21 décembre, lorsque le groupe de jeunes atterrit sur le tarmac de l’aéroport de Casablanca, ils ne s’attendent pas à revenir changés par ce voyage. Et pour cause, ces 25 jeunes viennent de différents quartiers de la ville de Corbeil-Essonnes. Ils ne se connaissaient pas trois mois plus tôt et entretenaient parfois des rivalités liées à l’histoire de leurs quartiers.

Cette aventure a pris racine avec la Corbeil Cup, un tournoi de football interquartiers pensé pour réunir les jeunes autour du sport et lutter contre les rivalités. Les vainqueurs, ainsi que deux joueurs par équipe, ont gagné un billet pour la CAN. Un pari osé dans une ville marquée par les rixes. Et un symbole fort puisque Corbeil-Essonnes est aussi la ville natale de Walid Regragui, le sélectionneur de l’équipe du Maroc.

L’idée, c’était d’agir avant les rixes, de couper le mal à la racine

Derrière cette initiative, leurs aînés : les quatre présidents d’associations Moussa Jagne (DTR Sport), Seyba Diarra (Main dans la Main), Lamine Dibatere (Jeunes2Demain) et Luciano Lopes (100 Rêves). Avec le soutien  de la ville, ces quatre médiateurs de l’ombre sont devenus faiseurs de liens.

Ces derniers connaissent ces rivalités. Ils les ont vécues. Et ils ne voulaient pas les voir se reproduire. Lamine le résume avec pragmatisme : « On s’est déjà tous battus entre nous, et ce n’est pas ça qu’on veut pour nos petits frères. L’idée, c’était d’agir avant les rixes, de couper le mal à la racine. »

Un séjour de débrouillardise

Le séjour qui s’est étendu du 21 au 28 décembre a ainsi réuni des jeunes de 15 à 22 ans originaires des quartiers de Montconseil, des Tarterêts, de la Nacelle, de Chantemerle, de Moulin-Galant ou encore du Pressoir-Prompt.

C’est Casablanca que cette belle équipe a choisie comme base pour sa position stratégique. « On voulait voir un maximum de matchs. Depuis Casa, on pouvait rejoindre Rabat, Tanger ou Marrakech facilement en train », précise Moussa.

Sur place, ils n’ont aucun billet pour assister aux matchs, mais la détermination est là. « Pour le match Mali – Bénin, on n’avait que deux places. On est arrivés devant le stade sans billet, mais déterminés à tous entrer. On a croisé par hasard un responsable de la fédération malienne qui a fini par nous donner des places après une longue bataille. On a eu la baraka (bénédiction, ndlr) pour rentrer dans tous les matchs », raconte Seyba.

Pour le match Congo – Bénin à Rabat, même scénario. Une rencontre fortuite avec une personne de la fédération béninoise à l’aéroport suffit pour récupérer des places. Une vraie école de la débrouille. Kalil Alessi, chargé de mobilité internationale à la ville de Corbeil-Essonnes, qui a accompagné le groupe, le reconnaît : « La gestion faite par les associations était à la hauteur. Les présidents d’associations ont été agiles et flexibles. »

Et malgré ces acrobaties, l’esprit de fête ne faiblit pas. « Les galères pour rentrer dans les stades, c’était le plus drôle. On a bien galéré, mais ça rajoutait un truc », en rit Wiam, l’une des quatre filles du groupe. Les yeux qui brillent de ces souvenirs encore frais, Yoann abonde : « La magie et l’adrénaline, c’était de savoir si on allait rentrer ou pas. Quand tu réussis à entrer sans place, tu profites encore plus du match. »

Le jeu en vaut la chandelle

Quand ils parviennent enfin à entrer dans les stades, c’est le début d’une expérience unique. « Pour le match du Mali, quand j’ai monté les escaliers du stade Prince Moulay Abdellah de Rabat, j’ai vu tout en rouge. C’était magnifique. Ce souvenir, je l’ai encore en tête », évoque Ousmane. Dans les rues, les taxis, les cafés, la fête est partout. Même sous la pluie, l’ambiance ne retombe jamais.

« Ça dansait partout. Pas que dans le kop (la zone d’un stade de football dans lequel se réunissent les supporters les plus fervents de l’équipe locale, ndlr). À Marrakech, il pleuvait, mais tout le monde était heureux. Même trente minutes après le match, ça chantait, ça dansait encore », s’extasie un jeune. Pour la rencontre entre les Lions de l’Atlas et les Aigles du Mali, Seyba convoque le son du « rugissement du stade, des chants qu’on entendait bien avant d’arriver dans les gradins ». 

On est Africains, mais pour certains c’était la première fois en Afrique

Entre darija, soninké, swahili, wolof, français, anglais, yoruba ou lingala, la langue universelle reste la même, celle de la danse, de la joie et du partage. Luciano, d’origine cap-verdienne, en garde une vive émotion. « On est Africains, mais pour certains c’était la première fois en Afrique. Le Maroc est un peuple très accueillant. Un chauffeur de taxi nous a même proposé de manger chez lui. Je n’ai ressenti aucun préjugé, juste de l’hospitalité. »

Le voyage ne s’arrête pas au football. C’est aussi la découverte de la gastronomie. « Même le miel n’a pas le même goût », lance un jeune en riant. Maxime, lui, mesure la chance qu’il a eue de faire partie de l’aventure. « Regarder un match à la télé et le vivre en vrai, ce n’est pas pareil. Tu ressens tout. Les émotions. Pas de coupure pub. Et puis pendant le match du Congo j’ai vu Michel Kuka Mboladinga statue vivante de Patrice Lumumba. Quel souvenir ! »

Un but marqué

Ils partaient pour voir des matchs mais ils reviennent avec bien plus. Durant leur séjour, ils ont visité un orphelinat, tissé des liens avec les habitants et ils ont vécu des moments inattendus. « À Tanger, notre chauffeur Abdelssamad voulait nous faire découvrir la ville. Il a fait le tour, nous a mis de la musique, des lumières même si on était en retard… », raconte Yoann le sourire aux lèvres. « On aurait presque voulu rater l’avion », rigole à peine Jordan.

Mais surtout, la mission est réussie pour les quatre associations. « Avant le voyage, on se connaissait de vue. Là-bas, on est devenus une famille. On était tous soudés », témoigne Akim. Finalement, peu importe le vainqueur de la CAN, la vraie victoire est ailleurs.

Hiba Aguig