Municipales 2026 : la place des femmes toujours contestée

Bondy 2026-03-07 View source

En Île-de-France, seules deux maires sur dix sont des femmes. Un chiffre à peine plus élevé ailleurs en France. Malgré plus de vingt ans de lois sur la parité, les postes les plus visibles du pouvoir local restent majoritairement occupés par des hommes. Pour tenter de casser ce plafond de verre, il a fallu passer par des règles obligatoires. Depuis 2013, les communes de plus de 1 000 habitants doivent présenter autant de femmes que d’hommes sur leurs listes. À partir de mars 2026, cette obligation s’appliquera à toutes les communes, même les plus petites.

La loi comme levier pour imposer la parité

Des sanctions financières sont prévues pour les listes qui ne respectent pas la parité. Pourtant, beaucoup de partis préfèrent payer plutôt que d’inclure davantage de femmes. Plus précisément, il s’agit d’une retenue sur les aides publiques versées aux partis chaque année.

« C’est vraiment un problème, même l’amende en cas de non-respect de la parité n’est pas dissuasive », regrette Olivia Barreau, co-présidente de la commission parité du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCE). Cet organe composé d’élu.e.s, de représentant.e.s d’associations et de personnalités qualifiées a notamment pour but de mener des enquêtes et d’émettre des observations et des préconisations de modification de la loi.

« Aujourd’hui, il n’y a aucun parti politique qui applique la parité de manière correcte », considère Patrick Genelle, ancien élu et également co-président de la commission parité. « La loi sur la parité a été essentielle pour faire progresser les choses. Ce qu’on constate, c’est que, malheureusement, pour avoir la parité, il faut légiférer », complète Sophie Gaugain, vice-présidente de la région Normandie et maire, représentante de régions de France dans la commission parité du HCE.

Les femmes investies dans des circonscriptions perdues d’avance ?

Les partis respectent la loi sur la forme mais pas sur le fond. Certaines femmes sont investies, mais quasi invisibles dans des postes à responsabilités.

L’une des autres méthodes de « contournement » de la loi est d’investir des femmes dans des circonscriptions difficiles à décrocher. « Sachant que la liste ne sera pas élue, dans une circonscription de gauche, un parti de droite va investir une femme. Inversement, dans une circonscription de droite, un parti de gauche va investir une femme », illustre Patrick Genelle.

Une fois élues, les obstacles ne disparaissent pas. Plusieurs témoignages décrivent un manque de respect persistant de la part des collègues masculins : parole coupée, remarques déplacées, sifflements lorsqu’elles portent des robes, attaques venues d’habitants.

Sexisme et misogynie, à l’image de la société

Sylvine Thomassin, maire PS de Bondy de 2011 à 2020, en a fait les frais. « Avec le recul, je me rends compte à quel point je n’ai peut-être pas saisi la violence sournoise, tapie, qui existe envers les femmes en politique », raconte la maire qui a eu sa voiture brûlée à 3 heures du matin quelques jours avant une élection partielle. « Quand je suis devenue maire, je n’avais pas la lucidité de comprendre que ce serait aussi différent pour une femme que pour un homme », analyse-t-elle. Pour elle, qui a été la cible de tags sexistes et offensants sur les murs de la ville (certains sont toujours présents et n’ont jamais été enlevés, bien qu’elle ne soit plus maire depuis des années), ces attaques sont liées au fait qu’elle est une femme.

« Mon prédécesseur n’a jamais été offensé sur les murs, ça n’arrive qu’aux femmes », constate-t-elle, agacée. Lors de son premier mandat, le maire sortant avait démissionné pour devenir sénateur. Un geste politique qui, selon elle, n’était pas sans arrière-pensée. « Mon prédécesseur a quitté la ville tout en pensant sans doute qu’il aurait une forme de corde de rappel avec moi : une femme, ça se manœuvre… »

Un phénomène systémique

Aude Lorriaux est journaliste et co-autrice du livre “Des Intrus en politique : : Femmes et minorités : dominations et résistances”, écrit avec l’historienne Mathilde Larrrère. Pour la journaliste, toutes les femmes amenées à diriger se voient exposées à des mécanismes de sexisme. Le sexisme est ainsi très courant pour les femmes politiques. Par ailleurs, les femmes non-blanches peuvent également faire les frais de la « stratégie de diversité » qui a longtemps été mise en place.

Il s’agit d’investir des femmes racisées là où la population est majoritairement non-blanche, en les assignant à ces quartiers… Aude Lorriaux cite l’exemple de Fadila Mehal, candidate Modem aux législatives de 2007. Cette dernière a été investie « dans le 19ᵉ arrondissement de Paris ; une terre de gauche, sans grand espoir de victoire ». « Vous allez retrouver votre électorat », a-t-on dit à Fadila Mehal à l’époque. « Le problème n’est pas tellement qu’il y ait des femmes racisées dans des quartiers à dominante non-blanche mais que ces personnes soient contraintes de se présenter là, sans possibilité de choisir », développe la journaliste.

Les femmes racisées, au croisement des discriminations racistes et sexistes

Un racisme qui se retrouve également sur le terrain. « On ne veut pas d’une bamboula maire à Noisy-le-Grand, qu’elle retourne dans son pays. » Khady Thiam se souvient précisément de ces propos balancés par un riverain durant un tractage. À 44 ans, la tête de liste de la gauche citoyenne et populaire à Noisy-le-Grand voit sa campagne basculer. « Une de mes colistières a fait une crise d’angoisse. Elle ne voulait plus revenir sur le terrain. » Sur les réseaux sociaux, la violence verbale est tout aussi présente. « Vive le RN », « Direction Bamako City », ou encore « Il manque l’imam », peut-on lire sous certaines de ses publications Facebook.

Pour plusieurs candidates têtes de liste ou maires sortantes, ces attaques illustrent une réalité structurelle : le cumul des discriminations liées au genre et à la racialisation. Ce type de propos s’inscrit dans un mécanisme plus profond « où sexisme et racisme sont entremêlés ». C’est ce qu’affirme Réjane Sénac, directrice de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF). Au cours de ses recherches, un porte-parole de l’UMP lui avoue : « Tant qu’à prendre des femmes, on va prendre des femmes qui nous apportent des voix de tel quartier, de telle origine. »

La candidate n’est plus seulement jugée pour son programme. Elle est assignée à une origine, à un électorat présumé. Résultat : sa légitimée devient conditionnelle. « On est sollicités six mois avant les élections pour intégrer des listes. On va chercher deux ou trois figures des quartiers pour faire le travail, puis une fois élus, on [nous] oublie », témoigne Khady Thiam.

« Trop douce » ou « trop émotionnelle » 

En Seine-et-Marne, Marieme Tamata-Varin (SE) en mesure les effets sur la durée. Arrivée en 2004, élue conseillère municipale puis adjointe, elle finit par devenir maire de Yèbles, village rural où le Rassemblement national (RN) dépasse régulièrement les 30 %. Sa première campagne ? « Un enfer. Énormément d’insultes et de racisme. »  À l’origine de ces violences, selon elle, « des deux extrêmes » : l’extrême droite qui juge « inadmissible qu’une « étrangère » gère une commune française », et des « “islamistes” qui ne comprenaient pas qu’une femme de confession musulmane serve la République. »

À cela s’ajoute le soupçon de genre. Marieme Tamata-Varin se souvient : « On m’a reproché mon approche qui serait « trop douce » ou « trop émotionnelle ». » Pour Réjane Sénac, ce n’est pas un hasard. « Les femmes en position d’autorité voient leur légitimité questionnée. » Leur manière de parler, leur apparence, leur attitude sont davantage scrutées. Et quand s’ajoute la racialisation, leur crédibilité se fragilise encore.

Être élue, mais pas reconnue

À Villepinte, en Seine-Saint-Denis, Mélissa Youssouf, tête de liste des Écologistes, décrit elle aussi une première campagne « extrêmement difficile » en 2020. « On me disait que “j’avais un juif au four” pour dire que j’étais enceinte, alors que je ne l’étais pas du tout. Certains m’appelaient “la négresse.” » La jeune femme saisit la justice. « Au début, on est dans la gestion. Après coup, on se rend compte à quel point c’était violent et harcelant. »

La délégitimation ne vient pas seulement d’anonymes. « En réalité, aucune phrase violente n’est sortie de la bouche de la population. Toujours des responsables politiques. » Quand elle répond aux attaques, Mélissa Youssouf sent le regard changer. « On me renvoie l’image de la femme noire agressive, explique la candidate écologiste. Je pense que les attaques sont blessantes parce que je suis une femme noire. Il y a des présupposés d’incompétence. » À force d’encaisser, le doute s’installe : « Je me suis posée la question de continuer ou non », confie Mélissa Youssouf (LE). Elle choisit de persévérer pour « combattre ces gens. » 

Reste une question plus inconfortable : être présente suffit-il ? Réjane Sénac distingue la « représentation descriptive » — qui occupe les postes — et la « représentation substantive » — les politiques réellement menées. Augmenter le nombre de femmes ou de candidates racisées ne garantit pas que les décisions prises réduisent les inégalités.

« Une figure peut être “intersectionnelle” par son parcours, mais porter un projet politique en contradiction avec les luttes contre les discriminations », prévient-elle. Pour la chercheuse, le risque est clair : « Si l’on justifie l’inclusion des femmes par ce qu’elles apporteraient de “différent”, on finit par conditionner leur légitimité à cette prétendue différence. » La parité ouvre des portes. Reste à savoir ce qui change une fois à l’intérieur.

Christiane Oyewo et Coralie Chovino