La tête de mon maire !

Bondy 2026-03-23 View source

Un coup de scroll rapide sur Instagram vous donne une claque intense et apporte la preuve que les villes de banlieue s’offrent un ravalement sociologique de façade puissant et coloré. Ces villes proposent de nouveaux visages et empruntent clairement les chemins de la rupture.

Cela peut être un moment historique qui propulse une nouvelle génération issue des terroirs en question, avec sa gueule de métèque, consciente de son statut et de son histoire. En politique, l’espoir existe tant que l’on ne renonce pas. Les victoires viennent toujours de loin et peuvent faire éclore des voix singulières. Hélas, ces belles victoires n’ont pas eu l’écho escompté au regard de ce qu’elles disent de la société française.

Dans la cacophonie des soirées électorales, là où le commentaire politique est incapable de vivre le moment présent, le passage de plats aux invités classiques, disposant de leurs ronds de serviettes à perpétuité, dit tant du décalage horaire entre la surface et les profondeurs du débat public en France.

Les mots des uns et des autres, d’un plateau à l’autre, forment une seule litanie : celle de la fatigue intellectuelle. La France ne s’ennuie pas, ce sont juste ses observateurs attitrés et bien en place qui ne souhaitent pas analyser les signaux faibles, les instants de bascule, les idées en mouvement, la marche silencieuse, la synchronisation avec l’époque.

Il y a un monde parisien auto-centré et « duhamilisé », organisateur officiel de la société du spectacle, qui régule les entrées et les sorties, condamne ou absout selon les conjonctures, impose l’agenda et les termes du débat. Et puis, il y a le reste. L’écrasante majorité de la société française, silencieuse, à la marge, plongée dans les méandres du prêt-à-penser des talks quotidiens. « Il ne faut jamais oublier que la télévision n’est qu’un appareil électroménager », avertissait pourtant Bruno Crémer, acteur français.

De l’autre côté du périphérique, toute une génération a grandi et mûri, s’est organisée pour tenter autre chose, autrement. Le chemin fut escarpé, jonché de tacles légendaires et de retournements de veste spectaculaires. L’ambition demandait des efforts et des sacrifices, ainsi que la nécessité d’être parfaitement préparé à l’opprobre raciste prêt à surgir. A contrario, ces élus seront autopsiés au quotidien et le moindre faux pas leur explosera à la gueule. On appelle cela le retour du boomerang !

Ces nouveaux élus sont devant un chantier pharaonique. Dans les quartiers de la politique de la ville où vit environ 8 % de la population française, la pauvreté est trois fois plus élevée qu’ailleurs, l’illettrisme quatre fois plus important, la ségrégation scolaire indécente. Le taux de chômage est de 24 % contre 10 % environ au niveau national. Plus d’un jeune sur trois est au chômage : 43 % des jeunes hommes et 37 % des jeunes femmes sont sans emploi. La fracture entre les jeunes et la police est béante depuis plus de 30 ans. Pourtant, ces violences policières sont documentées et condamnées par des instances internationales.

Sans oublier la guerre culturelle imposée par les médias Bolloré qui ciblent clairement cette partie de la population. En 20 ans, l’enjeu social a été étouffé par la question ethnique, nous sommes passés de la lutte des classes à la lutte des races. Le PS, dont le verdict des urnes est mi-figue mi-raisin, longtemps rentier des questions ville-banlieues-immigration, est mal placé pour tenir un quelconque discours sur les résultats dans les quartiers populaires.

Il a combattu toutes les tentatives d’organisation politique dans ces territoires, en disqualifiant ou en récupérant toutes les initiatives. Il a participé et organisé pendant des années des arrangements entre élites parisiennes et potentats locaux pour tout quadriller. Mais le plus frappant : le PS ne dit pas un mot de sa propre responsabilité dans le système finissant des chasses gardées que ces résultats expriment.

De toute évidence, il s’est passé un truc hier soir dans plusieurs villes de banlieues : une nouvelle génération a pris les choses en main. L’enjeu principal sera sa capacité à passer de la théorie à la pratique. De l’intention à l’action. Parfois, de l’espoir, des promesses à la déception des réalisations. Elle devra méditer ce conseil d’Enzo Ferrari « Ne faites jamais le bien si vous n’êtes pas préparés à l’ingratitude… ».

Nordine Nabili

Photo : Hamama Temzi