Pierre Charbonnier : « Les États-Unis sont en train de se transformer en pétromonarchie »

Basta 2026-03-20 View source

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La guerre au Moyen-Orient fait craindre un nouveau choc pétrolier après la crise gazière de 2022. Face à la multiplication de ces crises, sortir des énergies fossiles devient aussi un enjeu de sécurité, analyse le chercheur Pierre Charbonnier.

par Rachel Knaebel

Basta!  : Avec la guerre menée par les États-Unis et Israël en Iran, conflit qui s’étend au Moyen-Orient, le détroit d’Ormuz bloqué, une possible crise pétrolière et gazière, on a l’impression qu’on découvre à nouveau que le monde entier est encore dépendant des énergies fossiles. Un peu comme en 2022, avec la guerre en Ukraine et la suspension des exportations de gaz russe…

Portrait de Pierre Charbonnier
Pierre Charbonnier, philosophe, agrégé et docteur en philosophie, est chargé de recherches au CNRS et enseignant à Sciences Po. Il est notamment l’auteur de La Fin d’un grand partage (CNRS, 2015), d’Abondance et liberté (La Découverte, 2020), et de La Coalition climat (Seuil, 2025).
©DR

Pierre Charbonnier : On a effectivement l’impression que l’histoire se répète, même s’il y a des différences entre 2022 et 2026. C’est un deuxième choc pétrolier en quatre ans qui touche l’économie mondiale, et en particulier l’économie des pays importateurs de pétrole.

Il est évident que les énergies fossiles sont des vecteurs de chaos géopolitique et climatique, et que la sortie de cette dépendance est une urgence de première priorité. L’idée qu’il faut décarboner l’économie pour des raisons de sécurité qui sont alignées avec des raisons climatiques et sociales, on l’entend d’ailleurs à nouveau aujourd’hui, comme en 2022. C’est le discours du secrétaire d’État à l’Énergie et à la Neutralité carbone britannique Ed Miliband. Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez l’a dit aussi. Après une période de backlash, 2026, c’est un peu, en raison des soubresauts géopolitiques, le retour de la légitimité réaliste de la décarbonation. Même s’il s’agit pour l’instant essentiellement de discours, car les mesures transformatrices réelles n’ont pas encore été prises.

Dans votre livre Vers l’écologie de guerre. Une histoire environnementale de la paix (La Découverte, 2024), vous analysez le système de paix qui s’est constitué après 1945 sur une disponibilité des énergies fossiles, qui a servi de socle à la prospérité économique et à la prévention des conflits. Comment comprendre alors, aujourd’hui, les discours selon lesquels il faut sortir des fossiles pour se protéger de la guerre, pas seulement pour arrêter de détruire le climat ?

Après 1945 s’est mis en place un pacte entre productivisme industriel, donc fossile, et construction de partenariats technologiques commerciaux, essentiellement sous l’égide des États-Unis. C’était un programme à la fois de reconstruction d’après-guerre, d’intégration économique mondiale et de constitution d’un bloc social majoritaire qui gravite autour de l’industrie et des classes ouvrières pour créer une coalition fossile à l’échelle internationale.

Cette période est en train de s’éloigner derrière nous dans le rétroviseur. Puisqu’aujourd’hui, les principaux dirigeants qui veulent maintenir la centralité des énergies fossiles sont très loin d’être démocrates, et très loin d’être des agents de la stabilité internationale.

Trump n’arrête pas de dire qu’il veut la paix, mais il veut une paix conditionnée à l’élimination des moyens de défense de tous les pays du monde qui ne sont pas alignés sur lui. Ça a commencé avec le Venezuela, ça continue avec l’Iran. On ne sait pas quelle sera la prochaine victime de cette stratégie. Dans ce contexte, les promesses de « paix de carbone » sont aujourd’hui devenues totalement obsolètes.

Le retour de Trump au pouvoir aux États-Unis marque une différence de taille entre la situation de 2022, quand débutait la guerre à grande échelle en Ukraine, et aujourd’hui…

Il y a quatre différences principales qui se déclinent. Le premier aspect, le plus énorme, c’est le fait qu’en 2022, ce que j’appelle l’écologie de guerre concernait surtout l’Europe, essentiellement avec les sanctions européennes contre les importations du gaz russe. Aujourd’hui, on pourrait presque dire qu’on est face à une écologie de guerre totale, une écologie de guerre mondiale. Au lieu d’un, on a deux fronts. Car la guerre en Ukraine n’est pas terminée, les sanctions sur le gaz russe sont toujours là. S’ajoute à ça la fermeture du détroit d’Ormuz qui contracte encore la disponibilité des ressources fossiles.

Alors, dans l’immédiat, on se dit que la mesure à prendre, c’est de chercher la réouverture du détroit pour que le marché se décontracte et qu’on retrouve des prix du pétrole et du gaz acceptables. Mais on a eu une crise des fossiles en 2022, on en a eu une maintenant, il y en aura d’autres. La confrontation entre les grandes puissances est aujourd’hui de plus en plus médiatisée par l’instrumentalisation des énergies fossiles. Ce qui se passe en ce moment n’est pas un accident. Nous faisons face à la globalisation de l’usage stratégique des ressources fossiles dans la guerre. Avec un impact socio-économique lui aussi d’ampleur, à mon avis, plus importante qu’en 2022.

Le Japon, la Corée du Sud, par exemple, sont des pays très dépendants de ces exportations de fossiles et particulièrement dépendants de l’approvisionnement via le détroit d’Ormuz. Ces pays subissent aujourd’hui un choc similaire à celui que l’Europe a connu en 2022. Des pays du Sud sont aussi touchés, le Vietnam, le Bangladesh, qui est en train de prendre des mesures d’urgence, les Philippines. Il y a là une opportunité d’extension du front géographique de la coalition pour le climat en raison de cette instabilité de l’approvisionnement fossile.

Une autre différence, c’est la révolution totale dans notre rapport aux USA depuis le retour de Trump au pouvoir. Les États-Unis sont en train de se transformer en une espèce de pétromonarchie. Trump s’entoure d’équipes de plus en plus restreintes, de plus en plus liées à sa famille, de plus en plus liées à ses financeurs directs.

En Europe, nous sommes en situation de dépendance militaire et énergétique face aux États-Unis, une dépendance énergétique d’ailleurs accrue depuis le choc russe, avec plus d’importations de gaz naturel liquéfié états-unien. Et l’Europe se retrouve aujourd’hui plus isolée qu’elle ne l’était en 2022, sauf si des pays comme le Japon, la Corée et quelques autres nous rejoignent dans le constat de cette dépendance toxique.

Par ailleurs, l’Union européenne court aussi le risque d’une fragmentation sur la question énergétique. La dirigeante italienne Giorgia Meloni tente d’utiliser le contexte actuel pour obtenir un assouplissement de la taxe carbone. L’Espagne, pendant ce temps, est le pays qui adopte la position à mon avis la plus cohérente : une transition rapide pour sortir de la dépendance aux fossiles et un découplage géopolitique total d’avec les États-Unis. Il y a un vrai risque d’éclatement, en tout cas d’accroissement des divergences internes à l’Union, qui s’est déjà produit en 2022 mais qui a été alors assez bien maîtrisée. Là, on revient dans une phase dangereuse de polarisation interne de l’Union.

Que peuvent faire les États contre la hausse des prix de l’énergie ?

En 2022, l’État français, notamment, avait dépensé beaucoup d’argent pour protéger les consommateurs contre l’augmentation des prix à la pompe. Aujourd’hui, je pense que ces mesures ne seront pas prises à nouveau. C’est ce qui a l’air de se dégager. Est-ce qu’on va laisser les prix exploser jusqu’à, peut-être, s’exposer à des mouvements de type Gilets jaunes ? Ou est-ce que, ce qui serait à mon avis la solution la plus intéressante, on utilise le fait que les compagnies pétrolières sont en train d’engranger des profits énormes pour les taxer, et que cet argent serve à des aides à la décarbonation, du leasing social [location de véhicules électriques à moindre coût, ndlr], de l’équipement ferroviaire, etc. Ce serait une stratégie de plus long terme.

Mais on peut avoir une voiture électrique, se chauffer avec un pompe à chaleur plutôt qu’au gaz ou au fioul, une commune peut même avoir mis en place un réseau de chaleur géothermique, cela ne protège pas de l’impact global d’un choc pétrolier, qui se répercute sur l’ensemble de l’économie. La situation actuelle remet-elle en cause la pertinence des politiques de transition climatique basées sur l’action locale, qui se font à petite échelle ?

Vous êtes d’autant moins touchés par l’impact économique de la crise pétrolière que vous êtes sortis de la dépendance aux fossiles. Mais effectivement, on va, par exemple, avoir un problème monumental dans les mois qui viennent avec l’inflation des prix des marchandises alimentaires, à cause de l’indisponibilité des engrais produits à partir de matières premières dont l’approvisionnement est aussi entravée par le blocage du détroit d’Ormuz. Il y a des impacts indirects de la crise pétrolière contre lesquels ne sont pas non plus protégés les gens qui ont une pompe à chaleur ou une voiture électrique. Ils sont seulement protégés contre l’impact direct de l’augmentation des prix du gaz et du pétrole.

En revanche, de manière plus générale, une architecture industrielle et technologique qui, par exemple, va produire des engrais avec des solutions d’électrification bas carbone, va quand même être moins impactée par une crise pétrolière. Ce qui est vrai à l’échelle des biens de consommation domestiques et résidentiels l’est aussi à l’échelle d’un système industriel global. Mais décarboner le système industriel prend plus de temps, suppose plus d’interventions publiques, de planification, de choix technologiques, etc. Cela ne se fait pas d’une année à l’autre, mais ça reste l’objectif.

Vous mentionniez la position de l’Espagne, qui vise à la fois à la décarbonation et adopte une position géopolitique d’indépendance vis-à-vis des États-Unis. Pensez-vous qu’il faut repenser la transition climatique pour la replacer dans le cadre de la sécurité globale ?

Tout à fait. Donald Trump a très bien compris que nous étions largement dépendants d’importations d’hydrocarbures et que nous étions en parallèle dépendants de l’offre états-unienne de sécurité. Je pense que, de l’autre côté, Pedro Sánchez a très bien compris que la question des technologies numériques, de l’énergie, et aussi de la politique régionale au Moyen-Orient, sont différents aspects d’une même question : quelle est la nature de notre relation avec les États-Unis qui est en train de nous proposer un modèle de vassalisation ? Face à cette dépendance, il ne suffit pas de décider qu’on en sort. Il faut mettre les moyens pour le faire. Il n’y a aujourd’hui aucune raison, ni d’ordre stratégique ni d’ordre économique, pour retarder la décarbonation de l’économie.

Que répondez-vous aux critiques sur votre concept d’écologie de guerre, selon lesquelles cette notion participerait d’une certaine manière d’une militarisation de l’écologie ?

Mon propos, avec le concept d’écologie de guerre, n’est pas de promouvoir la guerre. Le fait que des guerres se produisent, ce n’est pas de mon fait. Penser la dimension stratégique de la décarbonation dans un contexte où des guerres se produisent, ce n’est pas dire que la guerre, c’est bien.