Malgré une circulaire ministérielle qui autorise les absences pour « fêtes religieuses », l’université Paris-Est Créteil les comptabilise comme injustifiées. Une discrimination académique pour les étudiants pratiquants, dénoncent les enseignants.
Sur le chemin de la faculté, à bord du Trans-Val-de-Marne, Yasmine longe une mosquée noire de monde. Vendredi 20 mars, les musulmans ont célébré l’Aïd el-Fitr, fête majeure de la religion musulmane. C’est un moment de partage et de réunion familiale qui marque notamment la fin du ramadan. Mais l’étudiante en droit de 20 ans se rend en cours « le cœur lourd », souffle-t-elle :
« Je n’avais pas le choix. J’étais triste de ne pas fêter l’Aïd avec ma famille. »
Elle a bien tenté de faire reconnaître son absence auprès de sa faculté à Créteil (94) pour « fêtes religieuses », un motif prévu et encadré par la loi. La circulaire du 18 mai 2004 précise que « des autorisations d’absence doivent être accordées aux élèves pour les grandes fêtes religieuses », dont les dates sont rappelées chaque année dans le Bulletin officiel de l’Éducation nationale, afin de leur permettre de pratiquer leur culte dans le respect du principe de laïcité. Mais selon Yasmine, Feryel, Gary et Nacer, l’administration de l’université Paris-Est Créteil (UPEC) a été catégorique :
« C’était non. »
Une discrimination des étudiants pratiquants
Thomas est enseignant à l’université de Créteil. En plein cours, à la veille de l’Aïd, une dizaine d’étudiants se plaignent de ne pas pouvoir s’absenter pour la fête. Quant aux absences injustifiées, elles comptent dans la notation. « On se retrouve à devoir choisir entre pratiquer notre religion et éviter une sanction académique », regrette Feryel, étudiante de 19 ans. Certains risqueraient d’être envoyés en session de rattrapage s’ils dépassent le quota autorisé, limité à deux absences par semestre, souligne Thomas. Le professeur juge que la situation s’apparente à une discrimination indirecte :
« Ils sont sanctionnés pour leur pratique religieuse. »
Il décide d’intervenir et se rend au secrétariat le soir même. « Ils n’ont rien voulu entendre. Certains membres du secrétariat découvraient l’existence de la circulaire ». Feryel a également décidé de protester auprès de son administration, munie de la fameuse circulaire et de documents juridiques pour appuyer sa demande. Au fil de sa démarche, elle se heurte à un système qu’elle juge « incohérent ». Chacun se renvoie la balle, dit-elle : l’administration vers la présidence, et la présidence vers l’administration. « Je ne trouve pas ça normal. »
L’université, de son côté, défend sa position. Dans un mail envoyé à StreetPress, elle précise que « le cadre réglementaire applicable ne prévoit pas de droit automatique à autorisation d’absence pour motifs religieux », après avoir rappelé non sans contradiction « son attachement aux principes de neutralité ainsi qu’au respect du principe d’égalité de traitement des usagers ». La faculté indique toutefois que « les situations individuelles peuvent être examinées ».
L’UPEC s’appuie en fait sur un vade-mecum interne, un document qui ne mentionne pas ce type de motif. Un argument que les enseignants contestent fermement : « Le droit français prime sur les règlements internes des universités ». Une secrétaire pédagogique d’une université voisine abonde :
« C’est la même chose pour toutes les fêtes religieuses : les étudiants ont le droit à ces absences s’ils en font la demande. C’est automatiquement justifié et c’est la loi. »
« Les agents de l’État peuvent aussi bénéficier d’une absence exceptionnelle dans les mêmes conditions », ajoute-t-elle.
Stratégie d’évitement
Les professeurs de l’université sont « en colère ». En 2025, la situation s’est déjà produite pour une poignée d’étudiants lors de Roch Hachana, l’une des fêtes les plus importantes du calendrier juif qui s’apparente au Nouvel an. Certains se mobilisent mais « ça bloque de tous les côtés », affirment-ils. Le corps enseignant a écrit à la direction générale des affaires juridiques, dans l’espoir « de manœuvrer auprès de la présidence pour que le cabinet se positionne ». Malgré plusieurs relances, la situation reste inchangée.
« Je me suis senti empêché », regrette Nacer, 21 ans, évoquant une obligation implicite de choisir entre ses études et sa pratique religieuse. Après sa journée de cours, il a enquillé ses deux heures de transport quotidiennes pour rentrer chez lui et « profiter un peu » des festivités. Yasmine se sent « déçue » et « dégoûtée » :
« Je me suis levée pour écouter des exposés et j’ai loupé une fête importante. »
« Beaucoup d’entre nous contournent les règles », insiste Feryel. Avec les différents enseignants de travaux dirigés, les étudiants « s’arrangent et bidouillent » comme ils le peuvent. Chaque situation semble relever de l’appréciation individuelle de l’enseignant. Feryel se souvient avec reconnaissance d’un professeur qui a su s’adapter en déplaçant son cours, il ajoute : « J’étais contente qu’il le fasse. »
Gary, 20 ans et à court d’absences autorisées, a lui rédigé une attestation sur l’honneur, en évoquant un « problème familial ». Une pratique qu’il ne considère pas comme isolée :
« Beaucoup d’élèves prennent des rendez-vous chez le médecin pour obtenir un certificat. »
L’étudiant explique ressentir une forme de lassitude face à ces stratégies, usé de devoir « mentir » et « se cacher ». Comme si les étudiants musulmans étaient « pointés du doigt ».
Illustration de Une par Mila Siroit.