Des centres et maisons de santé participatifs testent depuis plusieurs années une autre manière de soigner, en tenant compte des inégalités. Leur financement a été remis en cause fin janvier, les mettant en danger. Mais la mobilisation a payé.
Des candidats aux municipales de tous bords politiques promettent d’ouvrir des centres de santé communaux s’ils sont élus. Dans le même temps, fin janvier, le gouvernement annonçait arrêter de financer 26 maisons et centres de santé innovants, soutenus depuis 2021 dans le cadre d’une expérimentation. Un comble.
Il s’agit de 14 millions d’euros annuels en tout. C’est peu à l’échelle du budget de la santé, mais cela touche directement des milliers de patientes et de patients de quartiers populaires. Ces maisons et centres de santé dits communautaires et participatifs sont des structures implantées dans des quartiers délaissés par les médecins libéraux. Ils allient offre de soins et travail social, en proposant à la fois des consultations avec des médecins, mais aussi, par exemple, avec des travailleurs sociaux, des psychologues, et de la médiation en santé, notamment à travers des ateliers de prévention.
La prise en compte des déterminants sociaux de la santé et des discriminations subies par la population y est centrale. Tout comme l’implication des usagères et usagers, et une forte égalité entre les professionnels du soin et les autres salariés qui travaillent au sein de la structure.
26 de ces centres et maisons de santé appelés « structures d’exercice coordonné participatives » testent depuis 2021 un dispositif qui rompt avec le paiement à l’acte (le financement à la consultation par la Sécurité sociale) pour valoriser des actions de santé dite « participatives ». Pour ce faire, elles disposaient d’un financement de l’État.
La ministre fait machine arrière
« Après la crise du Covid, le gouvernement est venu nous chercher parce qu’il nous avait identifiés comme des structures utiles dans les quartiers populaires », explique Fabien Maguin, coordinateur du réseau des centres de santé communautaires. Cette expérimentation devait se terminer en 2026, mais l’idée était bien d’intégrer les structures au système de santé. « Nous travaillons main dans la main avec les autorités depuis le début, et on nous a toujours laissé comprendre que le financement passerait dans le droit commun », indique Adélaïde Chevalier, organisatrice en santé communautaire au centre de santé Stétho’Scop, créé en 2020 à Hennebont, dans le Morbihan.
Alors, quand le gouvernement annonce il y a quelques semaines l’arrêt des financements d’ici fin avril, c’est « l’horreur », dit Benjamin Cohadon, coordinateur du centre de santé communautaire Village 2 Santé, ouvert en 2016 à Échirolles, en périphérie de Grenoble. Très vite, les centres communiquent, se mobilisent, organisent des assemblées générales. La députée écologiste Cyrielle Chatelain interpelle le gouvernement. Et ça paie. Le 9 février, la ministre de la Santé Stéphanie Rist fait machine arrière.
Dans une lettre envoyée aux 26 structures, que Basta! a pu consulter, elle souligne que ces centres et maisons de santé participatifs apportent « une réponse essentielle aux inégalités sociales et territoriales de santé ». Et elle assure qu’un consensus existe sur leur utilité. Le ministère s’est finalement engagé à une prolongation du financement jusqu’à la fin de l’année et envisage une pérennisation « par une mesure législative ».
Les structures concernées sont évidemment soulagées. Au Stétho’Scop, par exemple, la fin de la subvention de 340 000 euros annuels aurait entraîné la suppression de la plupart des postes. Pour ce centre qui emploie quatorze personnes, dont quatre médecins, le financement de l’État représente un peu plus de 40 % du budget. La structure suit 1400 patients, qui y ont leur médecin traitant mais peuvent aussi y voir d’autres professionnels.
« Seuls les postes de médecins s’autofinancent », par le remboursement des consultations par la Sécurité sociale, explique Sarah Vasseur, orthophoniste au centre de santé d’Hennebont. Y travaillent aussi un infirmier, une organisatrice en santé communautaire, deux accueillantes, une médiatrice en santé, une psychologue, un travailleur social, deux coordonnatrices financières et administratives.
Des médecins et des travailleurs sociaux
« Si on ferme, nos 1400 patients iront où ? On ne sait pas, car il n’y a presque plus de médecins à Hennebont », souligne Adélaïde Chevalier. Et puis, ce qui risquait aussi de disparaître, ce sont toutes les activités collectives organisées par le centre et ouvertes à tout le monde, patients ou non : des repas partagés, un collectif sur la santé et le travail, des projections de films, des débats…
Au Village 2 Santé, à Échirolles, le financement de l’État représente également environ 40 % du budget. Ici, il y a dix-huit salariés : cinq médecins, deux kinésithérapeutes, une orthophoniste, une infirmière, deux travailleurs sociaux, une médiatrice, deux postes de coordination et d’accompagnement sur les questions de santé au travail et de vie relationnelle, et quatre accueillants qui font aussi de la coordination médico-sociale.
« Avant, on allait chercher des financements chaque année, en découpant notre travail en petits projets qu’on essayait de faire subventionner par l’agence régionale de santé, le département, etc., détaille Benjamin Cohadon. Le financement de l’État nous a libéré du temps et a permis de nous augmenter un peu. Parce qu’on était au début, en salaire égalitaire, à 1750 euros net pour tout le monde ». Dont les médecins. On a pu passer à 1950 euros net. » Toujours en salaire égalitaire.
« Nous sommes dans une volonté expérimentale et militante. On ne demande à personne de pleurer sur notre sort, mais on aimerait qu’on arrête de nous dire qu’on coûte cher, ajoute le coordinateur du centre de santé pionnier d’Échirolles. Nous sommes des structures de proximité qui faisons en sorte que les gens n’arrivent pas en bout de course à l’hôpital ou aux urgences. » Ce qui coûterait au final bien plus cher au système de santé.
Maintenant que le gouvernement affiche une volonté de pérenniser les structures participatives qui existent déjà, il faudrait aussi les généraliser, plaide Benjamin Cohadon, pour en avoir « dans les 1600 quartiers prioritaires de France et les zones rurales qui le souhaitent ». Plusieurs dizaines de centres et maisons de santé voudraient déjà rejoindre l’expérimentation pour s’engager dans une démarche participative.