Jamal Ouazzani : « L’amour est une force révolutionnaire, elle vient déstabiliser l’ordre établi »
Réalisateur, militant pour les droits humains, et créateur du podcast JINS, Jamal Ouazzani a également publié un essai en 2024 aux éditions Leduc société, “Amour-Révolutionner l’amour grâce à la sagesse arabe et/ou musulmane”. Ce premier essai porte sur l’amour, la sexualité et le genre dans les communautés arabes et musulmanes.
D’une plume ambitieuse et novatrice, Jamal Ouazzani propose une révolution de l’amour afin de déconstruire les stéréotypes et les étiquettes qui pèsent sur les minorités. Interview.
Votre premier livre étudie l’amour sous différents angles. Avant tout, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cet ouvrage ?
Après avoir lu une dizaine d’ouvrages sur les questions de sexualité, de genre, de féminisme, et après avoir lu le Coran, tout seul dans mon coin, j’ai créé le podcast Jins. Un podcast sur la sexualité et le genre pour les personnes arabes et musulmanes de France et d’ailleurs.
Ce livre est un cri du cœur personnel. C’est un cri qui échappe à tous les discours normatifs, que ce soit ceux des féministes blanches universalistes laïques, ceux des fachos d’extrême droite, ou ceux des islamistes fondamentalistes. Être pris entre tous ces feux-là, c’est étouffant. Écrire un livre sur l’amour, sur la force impérissable et révolutionnaire de l’amour, c’était aussi un moyen de reprendre cette force-là et de la rendre à ceux et celles qui en ont été dépossédés.
Beaucoup de jeunes grandissent dans des environnements où l’amour n’est pas toujours verbal ou démonstratif. Quel impact cela a-t-il sur eux ?
Dans les communautés maghrébines, africaines et musulmanes en France, on porte toutes et tous un héritage, celui de nos familles, de nos traditions. En plus, on porte le poids de la société française qui nous regarde avec une forme de suspicion, pris entre deux juges suprêmes : l’honneur de la famille et le regard de la République. D’un côté, il y a l’harchouma, le haram, les interdits religieux, et de l’autre, il y a les violences policières, CNews, le racisme systémique…
Il y a pour la nouvelle génération une possibilité de créer un nouveau récit. Bien sûr, c’est difficile dans la panoptique, comme dirait Foucault. C’est-à-dire dans les quartiers populaires, où on est constamment épiés, surveillés dans nos moindres faits et gestes. Les élans d’amour, les moments d’intimité n’ont pas la même fréquence ni la même liberté que dans un appartement spacieux du 16e arrondissement, par exemple.
Je prône une révolution de l’amour, mais aussi une révolution des masculinités arabes, musulmanes, noires
Donc évidemment, les histoires d’intimité sont fracturées, fragmentées par d’autres réalités : la place sociale, la religion, la race, la géographie…Mais il y a aussi des manières de voir ces intimités autrement que par le corps des femmes. Je prône une révolution de l’amour, mais aussi une révolution des masculinités arabes, musulmanes, noires, etc. Il faut impliquer et remettre en question les héritages patriarcaux que toutes les sociétés portent, y compris la société occidentale.
Ça passe forcément par une rééducation à l’affectivité, dès le plus jeune âge : valoriser les émotions chez les jeunes garçons, leur vulnérabilité, réintroduire l’émotionnel, la construction de l’âme arabe, de l’âme amazighe, etc.
On a besoin de reconquérir ces espaces pour que nos masculinités se désintoxiquent du patriarcat, qu’elles soient sans violence quand il s’agira de construire des amours ou des intimités avec des partenaires.
Cette révolution va de pair avec la surveillance constante exercée sur les corps féminins. Elles sont soit voilées, soit pas assez voilées à leur goût. Une jeune femme blanche, française, se voit autorisée une sexualité plus libre alors que quand il s’agit de femmes maghrébines ou noires, elles sont immédiatement classées dans l’ordre de la sexualisation du corps : cette femme “que l’on aura pour une nuit”, celle qui a “fait périmer son mariage avant l’heure”, etc.
Il y a comme une question d’honneur qui bloque les premiers élans amoureux dans les communautés. Et je crois que c’est important, dans mon livre, de retisser une révolution de ces histoires-là. Par la révolution de la masculinité, vers une masculinité non toxique, et par la révolution de la féminité, complètement libre et émancipée du regard masculin.
Quel regard portez-vous sur les nouvelles générations ? Est-ce qu’elles parlent mieux d’amour que les précédentes ?
Les précédentes générations sont aussi perdues que les nouvelles. Je ne sais pas si on peut vraiment parler de conception de l’amour à des échelles générationnelles. L’amour, c’est quelque chose que chacun vit à sa façon.
Il faut plutôt comprendre que c’est le désir qui a une historicité. Il y a une histoire du désir, influencée culturellement, religieusement et par la société. Aujourd’hui, il y a une continuité dans la façon dont on perçoit les femmes « beurettes » — un terme que je proscris — et les hommes arabes souvent vus comme incarnant une forme de masculinité bestialisée, animalisée et violente. Je trouve que l’amour chez les jeunes générations est de plus en plus métissé, dans le sens où on vit ça comme une exemption, contrairement à avant.
Nous sommes les héritiers d’histoires, de croyances, de normes qui ne nous appartiennent pas totalement
Les personnes choisissent beaucoup plus de vivre l’amour avant tout, plutôt que de se marier à tout prix et de voir ensuite si l’amour émerge. Malheureusement, il y a une scission claire avec la génération précédente. Nous sommes les héritiers d’histoires, de croyances, de normes qui ne nous appartiennent pas totalement. Ce sont des héritages lourds, chargés d’attentes, qui nous ligotent souvent.
J’ai reçu des témoignages de femmes musulmanes qui ne pouvaient pas vivre leur amour parce que leur amoureux était noir, juif, français, athée, ou une femme. Certains couples de Marocains musulmans pratiquants ont des difficultés à se marier à cause de différences familiales régionales. Grâce à mon livre, certaines ont senti le chemin de l’amour plutôt que celui de l’injonction familiale.
Pour moi, c’est ça le plus important : revenir à des conceptions de l’amour délestées de racisme intracommunautaire et de croyances limitantes, qui ne sont pas dans le Coran.
Vous parlez souvent de religion dans votre ouvrage et aussi des personnes LGBTQ+. Souhaitez-vous par ce sujet, réunir ce qui tend à être divisé par la société L’amour divin peut-il être un modèle pour repenser nos relations humaines ?
Je parle de différents types d’amour dans le livre. C’est un livre qui ressemble à une constellation, une constellation de façons de voir et de vivre l’amour. Évidemment, dans cette constellation, il y a des passages qui abordent la question des personnes LGBTQIA+, en contexte musulman et arabe. Il existe, et existera toujours, des personnes LGBTQIA+ musulmanes, qu’on le veuille ou non. Il y a une invisibilisation de l’histoire islamique autour de ces questions, et cela constitue une première forme de violence.
Les sociétés musulmanes ont une longue tradition de diversité sexuelle et de reconnaissance des identités plurielles
En islam, Dieu nous a tous créés, et Dieu ne fait pas d’erreur. Cette fluidité des genres, l’homosexualité, la transidentité, les identités non binaires seraient des concepts importés d’Occident. Alors qu’en réalité, les sociétés musulmanes ont une longue tradition de diversité sexuelle et de reconnaissance des identités plurielles.
On le voit chez les poètes andalous qui chantaient l’amour entre hommes. Il y avait aussi ce qu’on appelait les al-mukhannathūn, des hommes dits efféminés, qui sont, je pense, l’équivalent aujourd’hui des femmes trans. Il y a donc une invisibilisation de l’histoire islamique autour de ces questions et cela constitue une première forme de violence.
L’amour, en tant que créature, ne peut exclure les personnes queers. En tant que créatures d’amour, créatures de Dieu, elles sont dignes d’amour. Exclure des êtres humains n’est ni humain, ni musulman. Je crois qu’il y a vraiment, du point de vue soufi aussi, cet amour qui peut reconnecter les personnes. Il y a une nouvelle manière d’être au monde, une nouvelle éthique relationnelle en islam qui est en train d’émerger. En tant que musulman, l’amour, c’est ma vision du monde alors que la haine, c’est la division du monde.
Dans “l’amour fera loi”, vous parlez d’un amour révolutionnaire et politique. La Révolution fait souvent penser au chaos, à la violence et au changement. Comment parvenez-vous à l’associer à l’amour plutôt qu’à la haine ?
L’amour est une force révolutionnaire, elle vient déstabiliser l’ordre établi, l’ordre patriarcal. L’amour n’a pas de frontières, elle les abolie. C’est le risque de choisir ce qui nous relie plutôt que ce qui nous sépare. Et c’est beaucoup plus difficile que la haine. La haine, c’est facile, parce que dès qu’on a envie d’insulter quelqu’un ou d’être dans la violence, on peut agir comme tel.
La révolution, ce n’est pas forcément la violence physique contre des corps. Ce n’est pas forcément de la non-violence non plus, puisque il y a eu des révolutions non violentes qui ont mené à des formes de justice. L’amour ne peut pas émerger sur un terreau qui n’est pas juste. Elle a besoin de justice pour grandir de lumière, de spiritualité, d’élévation pour durer.
Ce qui m’intéresse, c’est un amour d’équité, de justice, d’empathie, d’inclusion de tous les êtres. Parce que, pour moi, c’est comme ça qu’on est le plus musulman. Je crois en un amour révolutionnaire parce que nos existences, aujourd’hui dans le monde, sont déjà des résistances, des insurrections à elles toutes seules.
L’amour, ce n’est pas prendre les armes, c’est lutter ensemble pour la justice
Lire le Coran avec féminisme, antiracisme et amour, c’est une révolution en soi. Penser à un futur avec espoir et optimisme, alors que le monde s’écroule, que tout brûle, que Gaza existe, que les génocides se succèdent… L’amour est un espoir pour que l’humanité continue à survivre.
Une autre révolution, qui se trouve sous le Coran, c’est la poésie. La poésie répare nos âmes, elle choisit la tendresse comme un outil politique pour nous guérir collectivement. Cet amour est bien plus puissant, en termes de révolution, que simplement prendre les armes. L’amour, ce n’est pas prendre les armes, c’est lutter ensemble pour la justice.
Propos recueillis par Halima Taieb-Amara